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Géopolitique et développement durable

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IRAK POLICIER en PATROUILLE BAGDADQuand la sécurité met l’accent sur la capacité des individus à vivre plutôt que sur celle des États à exister et s’affirmer, alors l’attention se tourne sans aucun doute sur ceux qui sont les plus vulnérables. Et parmi les plus vulnérables, on trouve aussi ceux qui ont été victimes des méthodes auxquelles ont recouru bon an mal an les promoteurs de la défense militaire.

D’une certaine façon, la sécurité humaine a remis au goût du jour la mise en garde du président D. Eisenhower sur le complexe militaro-industriel. C’est en 1961, à la fin de son mandat, qu’il déclare : ‘Chaque canon fabriqué, chaque navire de guerre mis à flot, chaque fusée lancée représente, en dernière analyse, un vol commis au préjudice de ceux qui ont faim et ne sont pas nourris, de ceux qui ont froid et ne sont pas vêtus’.
À partir des années 1990, dans le sillage des artisans de la sécurité humaine, on assiste à des initiatives pour mettre les mines antipersonnel hors-la-loi, (Convention d’Ottawa), dénoncer les armes à laser aveuglantes (interdites grâce au Comité international de la Croix-Rouge CICR) dès 1998, mettre en place le Traité sur le Commerce des Armes (TCA) de décembre 2014, évaluer les dégâts des essais nucléaires atmosphériques qui sont des marqueurs dans la datation de l’anthropocène

Les ‘dommages collatéraux’

missiles dans le corpsCertes, nous avions retenu qu’entre 1945 et 1990, quatre fois plus de civils (30 millions) que de militaires avaient péri dans 160 conflits qui ont ensanglanté le monde entre 1945 et 1990. Mais cette comptabilité n’est pas la seule. Au cours des sept décennies d’édification de l’infrastructure nucléaire aux États-Unis, le total des victimes s’avère quatre fois plus élevé que les pertes américaines dans les guerres d’Afghanistan (avec 23.000 Américains et 38.000 civils) et d’Irak. Enfin, au chapitre des victimes collatérales,

on pourrait ajouter les victimes de l’uranium appauvri sur certains théâtres d’opération. Sans négliger le moins du monde les missiliers d’un certain type comme ceux du plateau d’Albion, qui ont participé à l’édification des missiles balistiques entre 1970 et 1996 : parmi les soldats qui ont servi sous le drapeau, une cinquantaine d’entre eux est atteinte de pathologies (nécroses des os, sarcomes…) pour avoir été en contact direct avec les ogives nucléaires. Justice devra aussi être rendue aux victimes des essais nucléaires toujours pas dédommagées. Nous pourrions aussi ajouter les victimes du syndrome post-traumatique dont les opérateurs de drones (à distance). Que certains vétérans se suicident n’est plus un scoop. Aux Etats-Unis, le taux de suicide s’élevait en 2013 à 8 000 par an, soit 22 par jour. Bref, une documentation bien fournie confirme que le complexe militaro-industriel a détruit ceux-là mêmes qu’il a prétendu défendre. Ce qui nous a été ‘vendu’ comme de la sécurité – puisque notre contribution passe uniquement par les impôts – ressemble étrangement à son contraire. Pire encore : il maintient artificiellement un niveau d’insécurité globale pour justifier son existence. 

L’insécurité environnementale

'L’ennui dans ce monde, c’est que les idiots sont sûrs d’eux et les gens sensés pleins de doutes'. - Bertrand Russell (1872-1970).
téléchargementL’approche très majoritairement militaire de la sécurité nationale est fondée sur l’hypothèse que la menace à la sécurité se situe au-delà de nos frontières. Pourtant, jusqu’à preuve du contraire, les menaces émergentes et donc les plus vraisemblables qui pèsent sur nos sociétés ne sont plus le déferlement d’unités armées poursuivant des objectifs de conquête ou d’asservissement. Comme le soulignait déjà Lester Brown, le fondateur de l’institut Worldwatch en 1974, ainsi que du Earth Policy Institute (EPI) à partir de 2001 ‘notre sécurité est davantage menacée en raison de la détérioration de nos relations avec la nature que des relations interétatiques (The threats to security may arise less from the relationship of nation to nation and more from the relationship of humanity to nature). Cette évidence ne l’a pas toujours été. À l’époque de la signature de la Charte des Nations en 45, la dimension environnementale de la sécurité est complètement absente. 'Si, au début des années 1990, nous avions suggéré que les problèmes liés à l’environnement jouent un rôle déterminant dans l’émergence des conflits, on ne nous aurait pas cru' écrit Thomas Homer-Dixon. Pire encore, les acteurs étatiques préfèrent les ignorer. À Pékin, on préfère croire (et/ou faire croire) que l’avenir de l’Empire du Milieu est mis en péril par l’omniprésence de bases américaines dans le Pacifique et non pas par l’érosion des sols et l’extension des déserts. Aux yeux des dirigeants à Washington, la sécurité nationale dépend de la mainmise sur quinze bases dans l’océan Indien au détriment des dispositifs contre les pandémies, le chaos climatique, l’intelligence artificielle. Ce prisme militariste esquinte la majorité des Etats. Là où les dépenses militaires frisent les 5 % du PIB, (Selon le Global Militarization Index du Bonn International Centre for Conversion) comme en Israël, on s’aperçoit avec retard que l’arsenal dont les sous-marins sont inopérants pour affronter des incendies, comme celui de novembre 2016. À Beyrouth, l’été dernier, plusieurs jours se sont écoulés avant de réaliser que l’explosion du port n’avait pas été commise dans le cadre d’une guerre interétatique (ou de guerre civile d’ailleurs), mais plutôt en raison de défaillances structurelles. Des défaillances avec des capacités inouïes de nuisance et de destruction. En Afghanistan, où des forces militaires étrangères se succèdent depuis des décennies, la pollution tue davantage que la violence armée. Mais les tenants de l’ordre militaire ont de la peine à se recycler : lors de la conférence (annuelle) de Munich sur la sécurité (Wehrkunde) de février 2018, une table ronde a été organisée en présence d’experts civils et militaires (et sans représentant d’ONG !) pour savoir s’il existe des approches environnementales capables de résoudre des problèmes de sécurité. Mais qui veut parier sur les bienfaits de la doctrine de la sécurité humaine ?

L’insécurité climatique

pensealaplaneteÀ peine arrivé au pouvoir, Joe Biden a annoncé la création d’une force citoyenne consacrée au climat : Civilian Climate Corps Initiative. Le dérèglement climatique menace les populations et nous met collectivement en demeure d’agir. Il serait donc temps de s’organiser pour parer la menace en créant une ‘armée de la Terre’, peut-on lire dans une tribune publiée dans ‘Le Monde’. Ce discours tranche avec le passé. En 1990, les auteurs du premier rapport du GIEC estimaient que la menace d’un changement climatique progressif et ses impacts (…) 'ne sera(it) pas grave au point de représenter une menace pour la sécurité.' En 2004, l’Administration Bush manœuvre dans le but de supprimer un rapport commandité au Pentagone et qui énonce clairement les implications sécuritaires des prédictions sur le changement climatique.
PARADE MILITAIREDepuis que tout le monde s’active pour clamer haut et fort que le climat est un enjeu de sécurité, ne nous réjouissons pas trop vite. On voudrait en déduire que l’approche de la sécurité humaine lui sera appliquée. On voudrait saluer la sollicitude de tous ceux comme le citoyen de Nauru (la plus petite république de Micronésie, autrefois dénommée Pleasant Island) pour qui le dérèglement climatique représente une menace au moins aussi importante que celle relative à la prolifération nucléaire. En réalité, l’enjeu climatique, facteur multiplicateur de menaces, sert de tremplin à la militarisation en cours. Ce qui exacerbe la situation car l’empreinte carbone des activités militaires va torpiller toute avancée vers une économie décarbonée.
Certes, nul ne va procéder à des bombardements (classiques) pour dissiper les nuages d’un ouragan, contrairement aux recettes prodiguées par Donald Trump en août 2009 ! Mais le pire n’est pas exclu lorsque des menaces traditionnelles viennent conforter le recours aux vieilles recettes. En 1999, l’U.E. a recommandé, dans une résolution, qu’une partie du budget militaire soit allouée au secteur des catastrophes naturelles et de la protection de l’environnement. Mais le sujet sera bientôt relégué au second plan au profit de la lutte contre… le terrorisme. (avant même la destruction des Twin Towers de New York). 

L’insécurité sanitaire et le coronavirus

Le principal obstacle pour réorienter nos dépenses publiques est la survalorisation des forces armées. Le fil conducteur de la sécurité humaine est donc squeezé : au fil des années, et quel que soit le climat politico-militaire, les forces armées s’avèrent être un obstacle au développement de centres de soin et (ici) au désendettement de l’hôpital. Cette réalité n’est d’ailleurs pas une exclusivité française. Elle frappe le Nord comme le Sud, l’Ouest comme l’Est. Au pays de la perestroïka avortée, les ploutocrates du Kremlin se glorifient de mettre à l’eau des sous-marins nucléaires (en titane !) et des brise-glaces parmi les plus performants du monde. Mais un tiers des hôpitaux n’a pas l’eau courante, 52 % n’ont pas l’eau chaude, 35 % ne disposent pas du tout-à-l’égout. Aux États-Unis, certains réclament l’envoi de civils pour prendre en charge le vaste appareil médical de l’armée – prenant en charge les riches largesses d’équipement médical, de médicaments, de médecins, d’aides-soignants dans la cinquantaine d’hôpitaux militaires du pays. Aussi étrange que cela puisse paraître, il ne vient à l’esprit de personne – ou presque – de réaffecter une partie des dépenses militaires au secteur de la santé. À l’OMS, qui n’est pas réputée pour diffuser des voix subversives et qui s’honore d’avoir accueilli les fonds du donateur Ryoichi Sasakawa, le diagnostic a été établi depuis la fin des années 1970. L’humanité tout entière pourra accéder à un niveau acceptable de santé en l’an 2000’ si l’on utilise de façon plus complète et plus efficace les ressources mondiales dont une part considérable est actuellement dépensée en armements et en conflits armés’, peut-on lire dans la Déclaration d’Alma-Ata
La santé n’est-elle pas un enjeu de sécurité ?

PORTRAIT ASCHWEIZERSous le mandat de François Hollande, nous avons assisté à de l’escroquerie à la protection militaire avec des demandes de rallonges budgétaires. Ainsi, les dépenses dédiées à la défense ont augmenté alors que celles destinées à la protection sociale et à l’hôpital public ont été réduites drastiquement. Les conséquences de ces mouvements budgétaires virtuels se sont matérialisées après la première vague de la crise sanitaire. Même avant. Au pays qui peut s’honorer d’avoir un Albert Schweitzer (1875-1965) comme prix Nobel de la paix (1952), ce sont des médecins militaires qui ont donné l’alerte, suite à la décision de fermer l’hôpital du Val-de-Grâce. L’un d’entre eux, le professeur Yves Buisson, a protesté publiquement en mars 2016 contre ce sabotage du porte-drapeau de l’excellence médicale française. Il s’est fait rappeler à l’ordre par le cabinet du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian. D’autres ont sonné le tocsin. Parmi eux, les auteurs du rapport du Sénat de juillet 2012 dont la coordinatrice Fabienne Keller qui estime que ‘ce n’est jamais de l’argent dépensé pour rien’, un argument qui n’est servi que pour justifier le financement de nos bijoux technologiques comme les sous-marins d’attaque nucléaire (SNA) qui ont pour nom le Rubis, le Saphir, l’Émeraude ou la Perle.
Toutefois, grâce au coronavirus, certains haut gradés conviennent que la défense telle qu’elle a été conçue ne tient pas la route. Au sein de la Grande Muette, depuis l’avènement de la pandémie, des voix s’élèvent pour reconnaître que les maux et turpitudes du monde ne peuvent pas se régler par la force. Selon le contre-amiral Jean Dufourcq, la sécurité du pays n’est plus d’abord l’affaire des militaires, ni des programmes d’armement et la réponse à l’insécurité actuelle n’est plus d’abord d’ordre militaire (cf La Vigie, lettre bimensuelle d’analyse stratégique). Certes, ce point de vue ne fait pas l’unanimité au sein d’un corps qui n’est pas habitué à assumer l’aveu d’un échec. Mais cette prise de conscience va-t-elle faire bouger les lignes ? 
B.C.

À SUIVRE – Insécurité Humaine (3)
L’insécurité sociale, la sécurité personnelle, pour un ministère de la Sécurité humaine