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Géopolitique et développement durable

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STAY HOMELe monde est surarmé et la paix sous-financée, disait Ban Ki-Moon quand il était Secrétaire général des Nations unies. (de janvier 2007 au 31 décembre 2016). Jamais telle constatation n’a été aussi pertinente qu’en ces temps de pandémie.

Au sous-financement de la paix, on doit hélas ajouter le sous-financement de la santé publique.


Le monde s’est ému à juste titre du nombre de victimes de la pandémie de coronavirus, qui devrait atteindre le demi-million en six mois. 
A titre comparatif, c’est le même nombre de morts qui résulte en moyenne chaque année de la violence armée, dont près de 80.000 dans les zones de conflit et le reste dans les pays dits en paix, résultant d’homicides, de suicides et d’accidents du fait d’armes à feu. (*)
La vague de protestations aux Etats-Unis contre les fusillades de masse facilitées par la disponibilité des armes et, plus récemment, contre les violences policières racistes n’est pas pour surprendre : c’est dans ce pays que tombent annuellement plus de 37.000 personnes sous les balles d’armes à feu, soit 10 fois plus que dans la plupart des pays développés.
Un demi-million, (victimes de la pandémie), c’est aussi le nombre de morts et de blessés que provoquerait en quelques minutes l’explosion d’une seule bombe nucléaire telle que l’une des 150 déployées par les Etats-Unis dans cinq pays européens de l’OTAN
Chacune de ces bombes a un pouvoir destructeur qui peut atteindre 24 fois la bombe d’Hiroshima. Et il ne s’agit là évidemment que d’une partie infime des quelque 13.000 armes nucléaires réparties entre 9 puissances nucléaires, dont la capacité représente plus de 2.000 fois la puissance de feu de toute la Seconde Guerre mondiale. Un seul sous-marin Trident peut délivrer l’équivalent de 5000 bombes de Hiroshima.
BUDGET GUERRELe monde s’est aussi ému de la décision incompréhensible du Président Trump de suspendre en pleine pandémie les contributions américaines à l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) puis de s’en retirer. Ces contributions, tant obligatoires que volontaires, s’élevaient à 500 millions de dollars sur un budget annuel de 4,84 milliards de dollars. En même temps, le centre de recherche suédois SIPRI  annonçait que, selon ses évaluations, les dépenses militaires mondiales avaient atteint en 2019 le niveau record de 1.917 milliards de U$. Le calcul est facile : le budget de l’OMS est égal à moins d’une seule journée de dépenses militaires mondiales !
Le complexe militaro-industriel contre lequel le Président D. Eisenhower mettait en garde au terme de son mandat en 1961 ne s’est donc jamais aussi bien porté. Craignant et anticipant une réorientation des dépenses budgétaires pour pallier les insuffisances du système de santé cruellement confirmées par la pandémie, il n’a pas ménagé ses efforts pour capter de nouvelles ressources publiques. Aux Etats-Unis, Boeing, qui est un constructeur tant civil que militaire, est parvenu à se voir adjuger 60 milliards de dollars sur les 2.000 milliards de U$ du plan de relance voté par le Congrès. Pendant le confinement, l’industrie des armes à feu a réussi à se faire considérer comme ‘commerce essentiel’ et à permettre aux acheteurs de gonfler encore plus leurs arsenaux.
En France, où ce lobby est tout-puissant, il n’a pas eu besoin de convaincre le gouvernement qui est son meilleur allié : comme l’avait fait le Président Sarkozy lors de la crise financière de 2008, le ministère des Armées (ministère de la Défense jusqu'en 2017) a avancé ses commandes de matériel aéronautique à raison de 600 millions d’euros. Quand on connaît l’état du déficit budgétaire français, autant dire que ce seront les générations futures qui en paieront le prix.
Que faire face à ces chiffres choquants ?
On est en droit d'espérer que devant un tel gaspillage de ressources tournées vers la capacité d’infliger la mort plutôt que vers la protection sociale et sanitaire, la société civile, les parlements, les scientifiques et les médias se mobiliseront. La récession qui frappera la plupart des pays devrait fournir l’occasion historique de rééquilibrer les budgets nationaux et l’action multilatérale en faveur de la sécurité humaine.
Une augmentation de 1 % des dépenses militaires entraîne en général une baisse de 0,6 % à 1 % des dépenses de santé. C’est du moins ce qui ressort des données recueillies entre 2000 et 2013 sur les dépenses militaires (de 197 pays) provenant à la fois du SIPRI et des Indicateurs du Développement dans le Monde (WDI) de la Banque Mondiale. Il faut donc renverser cette tendance.
Des initiatives de désinvestissement, combinées avec un traité international, ont déjà abouti à la quasi-cessation de la production de bombes à sous-munitions. De même, plusieurs grandes banques ou fonds de pension ont retiré leurs investissements de la production d’armes nucléaires comme d’autres l’ont fait avec les énergies fossiles pour protéger le climat. Ce mouvement devrait s’amplifier avec l’entrée en vigueur prochaine du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, ou Treaty on the Prohibition of Nuclear Weapons dont un article interdit la coopération au développement et à la fabrication d’armes nucléaires.
TERRE et MERUne initiative de la School of Oriental and African Studies (SOAS de Londres), soutenue par le pape François, appelle aussi à geler la production et les exportations d’armes pour en rediriger les coûts vers la santé et le développement. Cette mobilisation doit aussi inclure la pression en faveur du respect et du maintien des accords bilatéraux et multilatéraux de contrôle des armements et de désarmement, que les Etats-Unis ont entrepris de démanteler depuis 2002 : Traité ABM, Accord sur le nucléaire iranien, Traité INF, Traité sur le commerce des armes, (TCA), Traité ‘Ciel ouvert’, tandis que l’accord New START expire en février 2021 et que Trump menace de reprendre les essais nucléaires.
Au-delà des accords, il faut aussi dénoncer la dangereuse évolution des doctrines et des armements de toutes les puissances nucléaires qui tend à abaisser le seuil d’emploi des armes nucléaires et à entraîner le monde dans une course échevelée vers la catastrophe.
Marc Finaud, 
chargé des questions de prolifération et de désarmement au Geneva Center for Security Policy (GCSP), auteur de 'L'Arme Nucléaire - Eliminons-là avant qu'elle nous élimine', éditions l'Harmattan, Paris, octobre 2020

Juin 2020

avec l’aimable autorisation de l’auteur 

(*) Chaque année, le nombre de morts causés par les armes a été plus élevé que les décès attribués aux guerres et au terrorisme, sauf en 1994, lorsque 800.000 personnes sont mortes dans le génocide rwandais.