Bonjour l'Europe

Les alliés européens de D. Trump en mauvaise posture

blog256 dessinpingouinNous y voilà : les États-Unis annoncent vouloir annexer un territoire européen. Multipliées au cours des dernières années, les innombrables concessions des dirigeants des pays de l’Union (U.E.) n’auront été interprétées à Washington que comme autant de signaux de faiblesse, appelant une vassalisation accélérée. Dernier exemple en date : le Danemark accueille les bases d’écoute de la NSA, déploie ses hommes en Afghanistan comme en Irak, achète en 2025 pour 1,8 milliards de dollars de bombardiers F-35. Sa récompense ? Une demande menaçante de céder définitivement le Groenland. Si ces mouvements rapides rappellent utilement qu’en politique, la lâcheté est cruellement sanctionnée, les conséquences en sont vertigineuses.
Quelques mois avant l’invasion russe de l’Ukraine, nous notions que Moscou entend annexer de nouveaux territoires et bloquer l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN pour reconstituer un glacis à ses portes. […] Les populations (civiles) n’ont plus leur mot à dire : on les somme de se tenir prêtes à mourir pour Donetsk, et demain pour Taipei. La rhétorique belliciste comparant tout discours nuancé, tout refus de l’escalade entre puissances nucléaires, à un nouveau Munich, fut effectivement employée les années suivantes avec la subtilité d’une massue. Sur les plateaux télé et parmi les cénacles informés, on ne se privait pas de convoquer les mânes de la France libre face aux pacifistes suspects de collaboration pro-Poutine. L’affaire été entendue : dans la droite ligne de la Guerre froide, le monde libre s’opposait à l’invasion néo-totalitaire. Et gare à qui s’inquiétait de la dépendance croissante du Vieux continent à l’égard des Etats-Unis : ne s’agissait-il pas de notre meilleur et plus fidèle allié… ?
Las : il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. La rhétorique de l’actuel président Trump est pourtant limpide. S’il y a une chose que l’on ne peut plus lui reprocher, c’est de déclarer ses intentions au grand jour, de manière brutale et souvent vulgaire. L’Ukraine représente pour Donald Trump un malheureux dossier à refermer au plus vite, la seule implication consentie passant par des ventes d’armes semi-forcées à ses partenaires de l’OTAN. L’intérêt de son complexe militaro-industriel est d’être massivement subventionné par le contribuable européen – et basta. Face à une approche aussi clairement transactionnelle et unilatérale, les dirigeants européens durent (avec quelques nuances) proposer des contorsions discursives inouïes pour faire correspondre le discours actuel de la Maison Blanche et leurs propres illusions.
Ainsi des frappes israéliennes puis américaines sur l’Iran, appuyées diplomatiquement sans guère de retenue par les principaux pays européens. Et ainsi de la récente intervention au Vénézuéla. Moment ubuesque par excellence : les chancelleries européennes expliquant à leurs populations qu’il s’agit en premier lieu d’une bonne nouvelle, un dictateur étant renversé, au moment même où Trump déclare qu’il va bien ‘dicter’ au nouveau gouvernement vénézuélien sa politique, et s’approprier ses réserves pétrolières (les premières de la planète), selon une logique de prédation impérialiste absolument nue. La bourse de Caracas bondit dans la foulée, les pétroliers ne respectant pas le diktat américain sont arraisonnés jusque dans l’Atlantique nord (au risque d’une confrontation directe avec la Russie) et l’opposante de droite radicale et prix Nobel de la paix María Corina Machado peut se réjouir – tout en étant écartée par un Trump peu reconnaissant.
L’ironie tragique de l’histoire apparaît donc ici avec l’affaire du Groenland, relancée par Washington durant la même séquence, et mettant les Européens dans l’embarras. Voici une intervention militaire qui sera difficile d’applaudir : dans les étendues glacées de l’île arctique, aucun combat pour la démocratie ne peut servir de prétexte. L’armée des Etats-Unis dispose déjà de la base militaire de Pituffik et n’aurait guère d’efforts à faire pour obtenir de nouvelles concessions pour se déployer au nord du cercle polaire face à la Chine
et à la Russie. L’attrait pour les ressources naturelles du territoire danois autonome, couplé à la volonté d’intégrer de nouveaux territoires aux Etats-Unis, semble bien primer. Inacceptable pour les gouvernements européens, qui ont déclaré leur solidarité avec Nuuk (et Copenhague).
Sur le papier, il suffirait probablement à la France, à l’Allemagne et à quelques autres pays de positionner des forces aux côtés de troupes danoises pour contraindre Washington à un difficile calcul coût/bénéfice. Dans la balance : la pérennité des nombreuses bases américaines en Europe, la survie de l’OTAN, la crispation d’une opinion publique américaine encore plutôt philo-européenne, l’ouverture d’un nouveau front aux conséquences potentiellement apocalyptiques. Mais les Européens iront-ils à l’épreuve de force ? Donald Trump proposera probablement une juteuse offre transactionnelle aux Groenlandais, réglant l’affaire sans effusion de sang (quoi qu’avec la menace du bâton). Si 'crise des Sudètes' de notre époque il y a, peut-être se joue-t-elle au Groenland plutôt qu’à Donetsk.
grenland artic security coverCar voici un hégémon en rapide expansion, sûr de sa toute-puissance militaire (Trump annonçant une augmentation de 50% du budget du Pentagone pour l’année prochaine, soit 1,5 trillion de dollars) annonçant de futures annexations sur trois continents, légitimées par une nouvelle doctrine impériale s’affranchissant des organisations et institutions internationales, et confiant dans la servilité de ses « partenaires historiques » coincés dans leur propre récit d’une menace russo-chinoise justifiant toutes les compromissions. La menace est là et, à rebours de toute leçon historique, les dirigeants européens semblent croire qu’une puissance expansionniste se fixe ses propres limites. Or, l’appétit vient en mangeant : c’est l’impunité des Etats-Unis qui explique leur hubris guerrier, tout comme les défaites du Vietnam ou d’Afghanistan l’avaient momentanément calmé.
Quid alors du jeu politique national ? Autre parallèle malheureux avec les années 40, l’actuelle crise rebat les cartes à une vitesse accélérée. Même le très atlantiste Raphaël Glucksmann s’inquiète, en se gardant bien de proposer quoi que ce soit. Mais bien peu osent renoncer à leur dépendance vis-à-vis du grand frère abusif étatsunien et les postures gaullistes des dirigeants conservateurs s’effacent vite. À gauche, l’héritage anti-impérialiste a permis de percevoir plus tôt la menace. Cependant, l’échec des derniers mouvements anti-guerre depuis 2003, les divisions au sujet de l’Ukraine, de la Palestine ou du Venezuela et la faiblesse générale des mouvements contestataires laissent peu d’options.
Le spectacle le moins surprenant a sans doute lieu à l’extrême droite. Majoritairement atlantiste durant la Guerre froide, puis longtemps et largement financée par Moscou, nouvelle Mecque de la Tradition, la voici qui revient à ses premiers amours : les critiques des dernières violations du droit international par Washington formulées de manière extrêmement mesurées par Marine Le Pen ou Jordan Bardella ont suscité une hostilité révélatrice parmi leurs soutiens. Car les auto-proclamés patriotes ou nationalistes ont déjà le cœur outre-Atlantique : séduits par le style et la dynamique de Trump, ils semblent encore une fois ravis de pouvoir jouer un rôle de cinquième colonne d’une puissance étrangère.
Dans un contexte de guerres de repartage du monde, de la Syrie au Venezuela, du Soudan au Yémen et, désormais, de l’Ukraine au Groenland, les mouvements s’accélèrent, laissant sur le banc de touche nombre d’analystes classiques et de dirigeants dépassés. Eux espéraient que la présidence Trump ne serait qu’un mauvais rêve suivi d’un retour du business as usual. Or les forces en mouvement ne reviendront plus à leur position de départ. La lucidité collective impose d’admettre le retour d’affrontements de plus en plus directs entre puissances, avec leur cortège d’invasions, de pillage, de coups d’États et autres crimes de masse. Le droit international devient chaque jour un peu plus une carcasse vide qui servira demain à juger les perdants des prochaines guerres.
Sidérés et dépassés, les dirigeants européens si prompts à évoquer les ‘valeurs’ qu’ils prétendent défendre, se sont déjà résignés à l’inacceptable. Une alternative, quoiqu’étroite et fragile, existe pourtant : le non-alignement, en sortant la France du bloc américain pour construire avec d’autres Etats, notamment du Sud global, un nouvel ordre mondial. Bien sûr, ce nouveau Bandung supposera un vrai travail d’auto-critique et une désaméricanisation de longue haleine. Mais la France a su le faire dans des conditions autrement plus difficiles il y a 80 ans.

Quiconque aujourd’hui observe en tout cas le monde sans concevoir les conséquences néfastes de l’influence nord-américaine sur notre continent est soit naïf, soit prêt à la servitude. Henry Kissinger résumait déjà cet état de fait en une formule assassine : ‘être un ennemi des États-Unis est dangereux, mais être son ami est fatal’.

LE VENT SE LEVEDavid Fontano, sur le site LVSL, Le Vent se Lève

10 janvier 2026