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Géopolitique et développement durable

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CORONA planeLa coopération dans l’environnement et au nom de l’environnement a toujours eu ses limites. En 1962, les Etats-Unis et l'U.R.S.S. ont conclu leur premier accord concernant l'environnement : un instrument censé prévoir la coordination du lancement par les deux parties de satellites météo et l'établissement de liens de communication entre les centres météo des deux parties. Mais il ne fallait pas leur en demander trop : il y a les limites au confidentiel défense. Au ‘classified’. Certes, les services de renseignement des Etats-Unis étaient fort bien informés au sujet des dérèglements climatiques depuis la fin des années 70. Même auparavant d’ailleurs, ne serait-ce que pour procéder à des opérations comme Popeye.
Les satellites sont utilisés pour surveiller les activités militaires menées par Moscou. Corona est le premier programme de satellites de reconnaissance optique états-unien, en activité jusqu’en 1972. Ces satellites ont été conçus pour évaluer la rapidité avec laquelle l’URSS produisait des bombardiers à longue portée et des missiles balistiques, et leur emplacement. Ces satellites tournent en orbite sur des trajectoires nord-sud qui passent près des pôles de sorte que, lorsque la planète tourne, la grande majorité de la surface de la Terre passe sous leurs capteurs pendant 24 heures. Des images certainement vitales mais ….qui n’intéressent guère les espions de la CIA (ou leurs concurrents et rivaux) Linda Zall ? Si ! Docteure en ingénierie civile et environnementale, recrutée dès 85 par The Agency, elle va contribuer à l’amélioration de l’analyse des images de reconnaissance et permettre de planifier la nouvelle génération de satellites-espions. Aux alentours de 1985, les enjeux climatiques ne semblent pas attirer l’attention des décideurs, ni ceux de la CIA. 
la CIA cierra el acceso a la informacion del programa MEDEAAu début de 1990, le climat géopolitique se modifie. Le futur vice-président des Etats-Unis, Al Gore (qui sera par la suite lauréat avec le GIEC du Prix Nobel de la Paix 2007) demande à ce que l’Agence de Langley soit sollicitée pour aider le gouvernement à se saisir des questions écologiques. A la demande d’Al Gore, encore lui, Linda Zall rédige un rapport confidentiel décrivant ce que la reconnaissance spatiale peut ou pourrait apporter aux sciences de la Terre. La volonté politique va faire la différence. En 1992, lorsque Bill Clinton remporte l’élection présidentielle, un groupe de travail nommé MEDEA est créé au sein de la Central Intelligence Agency. MEDEA, ce sont les acronymes pour Measurements of Earth Data for Environmental Analysis, Mesures des données terrestres pour l'analyse environnementale. A la tête de ce service se distingue Linda Zall. En tant qu'officier de la CIA, elle est chargée par le patron Robert Gates d'examiner les systèmes classifiés afin de déterminer si des informations environnementales utiles pourraient être divulguées. Zall demande alors l'avis de la communauté scientifique. Elle fait appel entr'autres à Gordon MacDonald, un écologiste convaincu. Dans "How to Wreck the Environment", publié en 1968 alors qu'il était conseiller scientifique de Lyndon Johnson, MacDonald prédisait un avenir dans lequel "les armes nucléaires seraient effectivement interdites et les armes de destruction massive seraient celles de la catastrophe environnementale". L'une des armes les plus dévastatrices, croyait-il, était le gaz que nous expirions à chaque respiration : le dioxyde de carbone. ‘En augmentant considérablement les émissions de carbone, les armées les plus avancées du monde pourraient modifier les régimes climatiques et provoquer la famine, la sécheresse et l'effondrement économique’.
Linda zallAl Gore, alors sénateur dans l’opposition (lorsque George Bush est aux affaires), propose – le premier ! – que la CIA mette ses archives à la disposition des climatologues, glaciologues et océanologues. D'autant plus que, depuis plusieurs décennies, l’Agence observe la zone Arctique par satellite en se focalisant uniquement sur les mouvements des sous-marins nucléaires de l’adversaire. A la surprise générale, la CIA accepte cette proposition. A partir de cette ouverture, Linda Zall va pouvoir faire analyser des tonnes de données collectées par les satellites depuis 1960 et fournir une base de référence servant à évaluer le rythme et l’ampleur du changement planétaire. Elle prend la tête d’une équipe de 70 scientifiques. Sous son impulsion, la CIA va laisser les chercheurs, notamment des civils, fouiner dans ses données. Ces derniers vont ainsi accéder pour la première fois à des milliers de kilomètres de pellicule et de bande magnétique ; disposer d’un trésor à partir d’une photographie de dizaines d’années d’évolution des glaces, des forêts et de l’océan !
Pour couronner le tout, la CIA va consentir à un rapprochement bienveillant entre ses équipes (dont Linda Zall) et les collègues ex-Soviétiques, membres du KGB ou du GRU. La détente aidant, les espions de l’ère Clinton et ceux de l’ère Eltsine parviendront à bien s’entendre et s’apprécier. La guerre froide semble lointaine et Linda Zall profitera de cette atmosphère pour conduire quelques délégations à Moscou, fin 1992.
Les espions en mal de recyclage, sont à la recherche de nouvelles menaces, de nouveaux défis. La CIA est - enfin ! - convaincue de l’utilité de ses satellites-espions pour préserver la planète. Les retombées du programme MEDEA sont utiles à tous : cela permet à la U.S. Navy de diffuser des informations autrefois secrètes sur les profondeurs de l’océan. Fin 1995, une nouvelle carte des fonds marins est dévoilée : elle met à nu les fissures profondes de crêtes et de volcans.
L’arrivée de George W. Bush va tout chambouler. Jugé 'non essentielles', les activités de MEDEA sont stoppées net en 2001. Il va falloir attendre fin 2009 pour assister à une reprise de MEDEA au moment où la CIA met sur pied un centre sur le changement climatique et la sécurité nationale. Sa mission consiste à aider les décideurs à mieux comprendre l’impact des inondations, de l’élévation du niveau des mers, des déplacements de population, de l’instabilité des États et de la concurrence accrue pour les ressources naturelles. Le centre s'attire les foudres des Républicains du Congrès, les climato-sceptiques de la première heure pour qui ‘Les ressources de la CIA devraient être consacrées à la surveillance des terroristes dans des grottes – et non pas à celle des ours polaires sur les icebergs", comme l’a fait remarquer le sénateur républicain du Wyoming John Barrasso. En raison de toutes ces critiques, le centre sera fermé en 2012. MEDEA poursuit mais Linda Zall va prendre sa retraite un an plus tard.
LINDA ZALLAu moment où Obama affirme en 2015 que 'le changement climatique représente une menace à la sécurité globale', et que 'le climat va impacter la façon dont les militaires vont devoir défendre la nation', la CIA décide de mettre fin au programme MEDEA.
Un redémarrage d’un programme similaire à MEDEA est-il envisageable sous la présidence de Joe Biden ? Certains l’espèrent encore…., mais avec quels interlocuteurs ?

B.C.

global climate wall executive summary fr coverFace au changement climatique mondial, les pays les plus riches du monde ont fait leur choix : militariser leurs frontières. Ces pays, historiquement les principaux responsables de la crise climatique, dépensent davantage pour blinder leurs frontières, (afin d’empêcher l’accès de leurs territoires aux migrants) que pour éviter aux populations de fuir leurs foyers.
Cette tendance est certes mondiale, mais parlons chiffres : sept Etats en particulier, responsables de 48 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ont dépensé (ensemble), entre 2013 et 2018, deux fois plus pour contrôler les flux (de migrants) aux frontières (plus de 33 milliards U$) que pour financer la lutte contre le dérèglement climatique (14,4 milliards U$).
Ces pays ont érigé un Mur pour se protéger des conséquences du changement climatique, (‘un Mur contre le climat’) dont les briques résultent de deux dynamiques distinctes mais liées : d’une part, une incapacité de fournir le financement promis, censé contribuer à l’atténuation et à l’adaptation (du changement climatique), et de l’autre, une approche militarisée de la gestion des migrations avec l’extension des infrastructures de contrôle et la surveillance des frontières. Cette situation, extrêmement rentable pour l’industrie de la sécurité des frontières nourrit d’indicibles souffrances auprès des réfugiés et des migrants qui, en quête de sécurité dans un monde bouleversé par le climat, mettent leurs vies en danger lors de leurs déplacements.

• La crise climatique est de plus en plus un facteur migratoire, soit à cause de catastrophes naturelles spécifiques, telles qu’un ouragan ou une inondation, mais également à cause des effets cumulatifs de la sécheresse ou de l’élévation du niveau de la mer, qui petit à petit rendent une région inhabitable et contraignent des communautés entières à fuir ou migrer
• La majorité des déplacements, qu’ils soient causés ou non par le changement climatique s'effectuent à l’intérieur des territoires nationaux. Mais nombreux sont ceux qui franchissent des frontières internationales et ce phénomène va probablement s’accentuer car des régions et des écosystèmes entiers sont affectés par le changement climatique.
• Les migrations provoquées par le climat touchent les pays pauvres de façon disproportionnée et s’accélèrent en s’ajoutant à de nombreux autres facteurs de déplacement. Mais par-dessus tout, elles s’inscrivent dans des structures systémiques d’injustice qui créent des situations de violence, de précarité, des systèmes privés de la moindre gouvernance sur le plan social et qui forcent les populations à l’exil. 

Les dépenses pour militariser les frontières


• Parmi les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre, sept Etats - Allemagne, Australie, Canada, États-Unis, France, Japon, Royaume-Uni, - ont dépensé collectivement au moins deux fois plus pour les contrôles frontaliers et migratoires (plus de 33,1 milliards U$) que pour le financement climatique (14,4 milliards U$) entre 2013 et 2018.
Le Canada a dépensé 15 fois plus (1,5 milliard contre environ 100 millions U$) ;
l’Australie 13 fois plus (2,7 milliards contre 200 millions U$) ;
les États-Unis 10,9 fois plus (19,6 milliards contre 1,8 milliards U$) et
le Royaume-Uni presque deux fois plus (2,7 milliards contre 1,4 milliards U$).
• Les dépenses des plus gros émetteurs de gaz à effet de serre ont augmenté de 29 % entre
2013 et 2018. Aux États-Unis, les dépenses investies dans les contrôles frontaliers et migratoires ont triplé entre 2003 et 2021. Au sein de l’Union Européenne, le budget de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, Frontex a fait un bond spectaculaire de 2763 % entre sa création en 2006 et 2021.

Lire la suite : Militariser, terroriser et exclure 

COP26En tant que plus grand consommateur institutionnel de pétrole et, par conséquent, plus grand émetteur étatsunien de gaz à effet de serre (GES), le Pentagone doit réduire son empreinte carbone – guerres, production d’armes – ainsi que son empreinte physique – des dizaines de milliers de soldats déployés de par le monde, 800 bases militaires à l’étranger et une en construction à Okinawa
Pour éviter le pire de la crise climatique, le président Biden, le Congrès et la population pourraient récuser une politique étrangère interventionniste alimentée par la volonté de dominer les airs, la terre, les mers et l’espace. Sinon, nous pouvons nous préparer à une élévation constante du niveau des mers, à des conditions météorologiques extrêmes, à la sécheresse, à la famine, autant de phénomènes qui, selon la Banque mondiale, pourraient provoquer, d’ici à 2050, une vague de 143 millions de réfugiés climatiques.
Selon le projet ‘Cost of War’ de l’Université Brown, les émissions de gaz à effet de serre du Pentagone dépassent celles de nombreux pays industrialisés, comme le Danemark, la Suède et/ou le Portugal. La ‘guerre contre le terrorisme’, à elle seule, a produit 1267 millions de tonnes de gaz à effet de serre, soit l’équivalent en carbone d’une montagne de charbon de 5,6 millions de kilogrammes.
Selon le National Priorities Project, un B-52 Stratofortress, le bombardier à longue portée de Boeing, consomme autant de carburant en une heure que l’automobiliste moyen en sept ans.

Le F-35 que les Européens s’arrachent

COP26 disarmLe budget militaire record de 753 milliards de U$ proposé par le président Biden pour l’exercice 2022 comprend 12 milliards de dollars pour 85 avions d’attaque interarmées F-35, conçus pour transporter des munitions à la fois classiques et nucléaires. Avec un prix de 100 millions de dollars par avion, ce système d’armes est un cauchemar pour les écologistes. En effet, il émet des tonnes de composés polluants qui réchauffent la Terre : du monoxyde de carbone à l’oxyde nitreux en passant par le dioxyde de soufre, des composés chimiques qui agissent comme des enveloppes emprisonnant la chaleur.
De plus, le F-35 a été victime de problèmes de maintenance et de problèmes de logiciels, ce qui soulève des préoccupations environnementales supplémentaires. S’il s’écrase, ses 4.600 kilogrammes de matériaux combustibles brûleront dans le brasier créé par les 10.220 litres de kérosène, selon l’organisation ‘Safe Skies Clean Water Wisconsin’. Elle a intenté des procès accusant le gouvernement fédéral de ne pas avoir mené des évaluations environnementales adéquates. 

Lire la suite : En attendant la COP26 à Glasgow


robinet okA l’heure où une génération se mobilise pour tenter de sauver le monde, d’autres se mobilisent à grand frais pour le détruire. Le scandale est là. Alors, après le flop de la COP 25 à Madrid, et dans la perspective de Glasgow 2021, il va falloir pointer les méfaits de l’empreinte carbone des militaires et les risques encourus si les activités destructives ne sont pas intégrées dans les négociations à venir.

L’état d’urgence climatique

"Ce qui manque le plus à l'Europe actuelle, ce sont de vrais projets porteurs d'avenir, capables de redonner une motivation européenne à notre opinion publique". (1) 

Le dérèglement climatique peut-il transformer le paysage de la sécurité ? La mobilisation a pris une tournure à résonance guerrière. A cause de l’introduction du concept d’état d’urgence climatique. D’où les appels d’aller en découdre et ‘repartir comme en 40’ . D’où l’invocation d’un nouveau Plan Marshall comme au début de la guerre froide (…) ; ou la création d’un Conseil Naturel de la Résilience, CNR, en résonance avec le Conseil National de la Résistance ; ou le propos d’un Pascal Canfin, qui déclare que ‘C'est une vraie guerre qu'il faut mener aujourd'hui, en employant tous les moyens’ ; comme pour faire écho à Bill McKibben, le fondateur de l’association 350.org, pour qui le changement climatique correspond à la Troisième Guerre mondiale en ajoutant : "la seule façon de ne pas perdre cette guerre consiste à se mobiliser sur une échelle équivalente à celle qui nous a permis de l’emporter durant la précédente". 
Derrière cette rhétorique se cachent des courants contradictoires. On voudrait combattre mais contre qui ? Qui est l’ennemi ? Celui qui veut retarder les transitions énergétiques et ne veut pas entendre parler de justice climatique ? Celui qui est à l’affût d’ennemis de substitution pour justifier son addiction à la chose militaire ?

Les bidouilleurs de l’atmosphère

rechauffement climatiqueDepuis que le climat est considéré (dans le rapport Solana de 2008) comme un facteur multiplicateur de menaces, les militaires sont à la manœuvre. Pour de bonnes et de mauvaises raisons. Ils détiennent une certaine légitimité puisqu’ils ont été des précurseurs à défaut d’être des lanceurs d’alerte. Dès juin 1947, le Pentagone organise une réunion consacrée aux conséquences militaires de la fonte des glaces en Arctique. Les militaires ont tenté de dérégler la machine climatique avant même de tenter de la maîtriser, (d’où la convention ENMOD de 1977), y compris avec une vision militarisée de la géo-ingénierie. Ils ont même puisé dans les ‘sciences de la Terre’ pour mieux calibrer les méfaits de leurs essais (nucléaires) atmosphériques.

Lire la suite : Pour une défense climato-compatible ? 

AMERICAN AT WAR

Sous l’impulsion de la présidence Trump, les différentes administrations américaines ont adopté une posture climatosceptique, à l’exception d’une, et non des moindres : le Département de la défense (DOD ou Department of Defense). Ce ministère est pourtant le plus gros émetteur institutionnel mondial de gaz à effet de serre sans que cette contradiction n’émeuve ses responsables.



Prévoir le réchauffement climatique sans froisser les sceptiques

Dès le début des années 2000, sous la présidence du climato-sceptique convaincu G. W. Bush, un influent bureau du Pentagone, l’Office of Net Assessment organise la fuite d’un rapport sur les conséquences du réchauffement climatique (l’administration Bush étant climatosceptique, il était difficile pour le Pentagone de publier ce texte officiellement). Ce document rédigé en 2003 envisage pour 2020 une interruption de la circulation océanique du Gulf Stream liée à l’échauffement des eaux de l’Atlantique. Cela aurait pour effet d’engendrer une ère glaciaire au nord de l’Europe et de l’Amérique, concomitante à un réchauffement et à un assèchement des zones situées plus au Sud. Si, avec le recul, la naïveté de ce document très officiel peut surprendre, elle ne fait que refléter la méconnaissance relative du phénomène climatique par leurs auteurs, les Green Hawks, des militaires s’intéressant à ce type de problèmes.
En 2007, le Center for Strategic and International Studies, un influent think tank américain, publie son rapport fondateur : The Age of Consequences. Beaucoup plus solide en termes scientifiques, il envisage trois scénarios, du plus léger au plus catastrophique. Avec le recul, il est étonnant de remarquer que le scénario le plus bénin, considéré à l’époque comme le plus réaliste, est déjà dépassé aujourd’hui. En ces temps de présidence Bush, le rapport préfère ne pas trop s’attarder sur les causes du réchauffement climatique et insiste surtout sur ses conséquences… tout en montrant son accord avec les prévisions du GIEC, qu’il juge même trop prudentes.

Lire la suite : L'adversaire le plus dangereux pour l'armée U.S.