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Géopolitique et développement durable

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Bertrand Badie SOURIREContretemps : Le coronavirus bouleverse notre monde, au point de nous le rendre méconnaissable. Pourtant, lorsqu’on lit votre livre 'Inter-socialités. Le Monde n’est plus géopolitique,' CNRS éditions, (paru en octobre 2020), on trouve la confirmation d’analyses que vous travaillez de longue date. Vous évoquiez même dans un ouvrage plus ancien, parmi les risques menaçant les États, celui de la possible irruption d’un virus. En effet, dans ‘Le diplomate et l’intrus - L’entrée des sociétés dans l’arène internationale’ vous écriviez (janvier 2008) : ‘L’Europe ou les États-Unis sont davantage menacés aujourd’hui par l’aggravation du dérèglement climatique ou par une prolifération soudaine d’un quelconque SARS que par la bombe nord-coréenne ou celle, hypothétique, de la République islamique d’Iran’ , (page 191). 
Bertrand Badie : Je pense en effet que la tragédie du Covid nous révèle le monde dans lequel nous vivons depuis un bon moment et que nous ne voulons pas voir. Disons, même si cela peut paraître cruel, que le virus fait partie de la banalité des dysfonctionnements de la mondialisation.
Autrefois, le monde était strictement inter-national et le danger presque quotidien auquel on était exposé était celui d’un affrontement entre nations, un risque qui, à plusieurs reprises, a pu se révéler catastrophique. Je ne dis pas qu’un tel danger a disparu, mais il a beaucoup régressé. En revanche, les risques systémiques, qui naissent non pas de l’intention malveillante d’un voisin ou d’un compétiteur mais de la perturbation du système, prennent de plus en plus d’importance. C’est vrai sur le plan sanitaire et environnemental, mais aussi sur le plan alimentaire, ce qu’on a tendance à oublier dans nos régions du Nord de la planète qui sont moins touchées. C’est également vrai des risques économiques qui se révèlent de plus en plus systémiques. Nous entrons dans une nouvelle séquence de l’histoire où l’insécurité globale tend à l’emporter sur la menace nationale.
Cette transformation profonde est mal perçue, mal analysée, et la plupart des princes de ce monde préfèrent l’occulter plutôt que de devoir changer leurs accomplissements professionnels et politiques. C’est la raison pour laquelle – comble de l’absurde ! – la découverte concrète, avec le Covid 19, du risque global a été transfigurée par un processus actif de nationalisation, conduisant à toutes ces guerres que nous connaissons actuellement : guerre des masques, des tests, des vaccins, des statistiques…
Nous ne parvenons pas à entrer dans ce nouveau monde qui invite à penser les interactions, non à partir du sacro-saint théorème du jeu à somme nulle – ce que tu gagnes je le perds, ce que tu perds je le gagne –, mais en fonction du calcul ‘win win’, celui d’un monde où, pour gagner, on a besoin désormais que l’autre gagne.
Bien sûr, ce risque global n’est pas désincarné, il est manipulé par une série d’acteurs qui s’efforcent de l’instrumentaliser à leur profit. Mais, fondamentalement, le regard nouveau que nous devons porter sur ce monde doit nous aider à voir que ces menaces nouvelles qui font irruption sont beaucoup plus létales que celles privilégiées par les diplomates et les soldats. La faim dans le monde fait 9 millions de morts par an, la dégradation de l’environnement est la cause de 8 millions de décès chaque année. Avant même le coronavirus, le paludisme qui sévit au Sud pouvait tuer un demi-million de personnes tous les ans. On pourrait continuer l’énumération. Et ajouter que la somme des morts résultant aujourd’hui de faits de terrorisme et de guerre est bien inférieure à celle des conséquences des risques globaux.
CONTRETMPSContretemps : Ce livre récent a pour sous-titre ‘le monde n’est plus géopolitique' , affirmation quelque peu contre-intuitive lorsqu’avec la mondialisation il paraît l’être de plus en plus’…
B. Badie : En fait, le monde n’est plus ni géo, ni politique . La conception classique de la territorialité n’a certes pas disparu, beaucoup de peuples et d’États se battent encore pour des territoires, mais, dans les relations internationales contemporaines, la dimension territoriale a été profondément bousculée. D’abord par la virtualité, l’abolition de la distance, du fait des progrès des techniques de communication. Et aussi par la perte croissante d’étanchéité des frontières : aujourd’hui la plupart des images, des idées, des biens, symboliques et même matériels, mais aussi les humains circulent en toute ignorance de ces frontières qui hier faisaient l’essentiel de la grammaire classique des relations internationales.
Et le monde n’est plus politique au sens où le choc de puissance entre États se trouve relégué par l’importance des dynamiques métapolitiques, celles de nature économique bien entendu, ce qui est vrai de longue date, mais qui s’étend aujourd’hui avec l’essor des tyrannies privées pour reprendre la formule de Chomsky. Il faut compter aussi avec l’extrême variété des dynamiques sociales de plus en plus autonomes et transnationales. Au cours de l’année 2019, on a en particulier découvert que les mouvements sociaux au Moyen-Orient, en Amérique latine, et même en Europe, avec à titre d’exemple les Gilets jaunes, l’emportaient sur les États dans leur capacité de restructuration du jeu politique et des relations internationales. Aujourd’hui le social court plus vite que le politique, vu l’extrême richesse des interactions sociales de toute nature. Ce qui conduit à une reconfiguration profonde du monde.
Au-delà de ces phénomènes, la géopolitique est mise à mal par le regain de sens de la notion d’humanité. Le terme recouvrait autrefois une sorte d’idéal auquel aspiraient les vrais internationalistes et les vrais humanistes. Aujourd’hui, l’humanité est devenue un sujet concret et privilégié de relations internationales. Le risque global cible en effet non plus des nations, mais l’humanité tout entière. Le Covid a atteint directement, dans leur chair et leur esprit, les 7,5 milliards d’individus qui peuplent la planète. Les risques environnementaux n’épargnent personne. Quant aux risques alimentaires, même s’ils ne frappent que la partie la plus démunie de la population mondiale, ils concernent bien l’humanité entière, car les dysfonctionnements dans l’alimentation mondiale entraînent des conséquences globales et sont porteurs de violences qui se mondialisent.
L’humanité s’incarne, elle est en voie de prendre le dessus sur la nation. C’est le grand enjeu de demain : savoir penser le monde non plus comme exclusivement inter-national, mais comme celui de l’humanité.
Contretemps : Toujours à propos de ce même livre, la notion d’ inter-socialités que vous opposez à la géopolitique mérite explication.
B. Badie : J’ai voulu inventer un terme nouveau, même si cela peut paraître présomptueux. Loin de prétendre participer à un concours Lépine des concepts politiques, il m’a paru nécessaire de disposer d’un mot nouveau du fait que nous sommes entrés dans un monde lui-même nouveau.
Lorsqu’on dit international, souvent sans y prêter attention, on fige les rapports qui se construisent à l’intérieur du monde en fonction de la seule médiation des nations. Or, aujourd’hui, la tectonique des sociétés et leur entrechoquement pour le meilleur et pour le pire, l’emportent de beaucoup sur les confrontations entre nations. La nation entretient souvent une nostalgie du passé que le néonationalisme (version moderne du nationalisme forgé au XIXe siècle) vient aujourd’hui alimenter.
Des visionnaires, comme Kofi Annan, ont introduit l’idée d’une humanité solidaire qui, empiriquement et au quotidien, échange des milliards de messages entre individus, dans l’ignorance des frontières, et qui partage de plus en plus de besoins fondamentaux communs. Elle s’alimente en particulier de ce bien symbolique devenu essentiel fait de respect et de reconnaissance de l’altérité. C’est-à-dire savoir reconnaître l’autre non seulement comme égal de soi, mais comme partie de soi. Ce qui oblige par exemple à une nouvelle lecture de la question migratoire ou à une meilleure répartition des biens à l’échelle planétaire.
Toutes choses qui relèvent certes de l’éthique, d’autres diraient de l’utopie, mais aussi désormais d’un égoïsme bien pensé, car si je veux survivre j’ai besoin, ne serait-ce que pour ma sécurité, que l’autre survive dans de bonnes conditions. De ce point de vue, l’expérience du virus est éclairante : quelle absurdité de penser qu’on pourra s’en sortir en Europe si l’Afrique est privée de vaccins !
Contretemps : Vous dites que les inter-socialités protestent et innovent ? Contre quoi protestent-elles, en quoi innovent-elles ?
B. Badie : Cette distinction est essentielle : c’est le mouvement systolique ordinaire de tout jeu social que de donner de la voice et de la loyalty, de la protestation et de la loyauté, selon la formule célèbre du politiste et économiste étatsunien Albert Hirschman. L’inter-socialité n’a jamais été inexistante, mais elle était presque toujours encapsulée dans le jeu politique. Aujourd’hui, elle se construit de manière directe face à un pouvoir politique affaibli. Et elle a elle-même muté, devenant sur le plan de la contestation plus expressive que revendicative. Derrière l’idée hirschmanienne de voice, il y avait l’expression d’un mécontentement qui se faisait entendre dans un jeu institutionnel construit, ce qui voulait dire que la protestation était aussi une demande adressée à l’État, une revendication articulée avec le soutien des associations, syndicats et partis politiques. Cette panoplie est à présent quelque peu défaite : la colère sociale devient expressive, on ne cherche pas à l’articuler en revendications concrètes qui seraient susceptibles d’être satisfaites. On dit d’abord sa colère. Comme on l’a vu avec les Gilets jaunes, et avec les soulèvements populaires au Chili, en Équateur, en Algérie, au Liban…
Mais ces inter-socialités sont aussi profondément novatrices. Elles déploient une énergie dont le politique est aujourd’hui privé, ainsi qu’une capacité d’imagination face à un politique à bout de souffle qui tend à perdre toute capacité inventive et imaginative, et qui devient donc fondamentalement conservateur.
La mondialisation fait que les imaginaires des uns se combinent à ceux des autres. Il est remarquable de voir comment les printemps arabes – bel exemple de colère sociale ! – ont produit un imaginaire qui a débordé sur l’Europe. Notre modèle revendicatif a été profondément modifié sous leur pression qui a influencé les Indignados, s’est prolongé jusqu’à Occupy Wall Street ; même, d’un certain point de vue, les Gilets Jaunes en ont hérité… Que nos modèles d’action aient été transformés par une importation venue du monde arabe, certains auront du mal à l’admettre, mais c’est pourtant vrai.
Les inter-socialités ne sont pas seulement protestataires, car l’extrême richesse des échanges sociaux dans un monde de communication se traduit par la force des contacts entre experts, scientifiques, à travers des publications internationalisées, des symposiums, des rencontres de toute nature. Et, au-delà, ces inter-socialités inventent des enjeux. La prise en compte de la sécurité environnementale, sanitaire, alimentaire n’est pas imputable aux États, mais aux inter-socialités, aux ONG, aux mobilisations et mouvements sociaux, qui nous ont ouvert les yeux. Autant de questions nouvelles qui bouleversent les agendas internationaux et ne sont plus laissées à la discrétion des gouvernements. Ce sont ces derniers qui, un peu essoufflés, doivent suivre à leur rythme.
Contretemps : Le monde géopolitique était celui d’un ordre international établi par des États souverains, en compétition, voire en guerre, qui tenait à l’écart les sociétés. Est-ce ce qu’on appelle mondialisation qui fait basculer ce monde-là ? Une mondialisation qui n’est pas seulement le produit du capitalisme néolibéral, mais un mouvement de fond, irrépressible et irréversible…

B. Badie : De manière très dangereuse, on a en effet confondu mondialisation et économie de marché ou économie néolibérale. On a fait croire que la mondialisation consistait en un marché qui s’émancipait de la tutelle des États et de la politique, qui s’accomplissait de lui-même comme s’il disposait de vertus secrètes d’autorégulation. Trente ans de néolibéralisme témoignent que cette assertion est fausse.
Le traitement néolibéral de l’économie mondiale a conduit à une double catastrophe. D’abord à la destruction complète du social. On prétendait que celui-ci n’était plus que conséquentiel : growth is good for the poor, proclamait la Banque mondiale à la fin du siècle dernier, suggérant que, de la croissance économique, tout le monde devait tirer bénéfice… Cette théorie du ruissellement annihile l’idée même d’un social autonome, lequel n’existait plus ni comme catégorie ni comme fonction de la Cité.
La seconde catastrophe est l’anéantissement du politique, qu’au contraire il fallait réinventer. Le néolibéralisme, en érigeant en science exacte l’économie et en affirmant haut et fort l’absence d’alternative (le fameux TINA), en est arrivé à dénigrer l’idée même de débat public et de choix, donc à remettre en cause la démocratie. Dans la mesure où le néolibéralisme ne tolère plus d’alternative, pourquoi choisir, pourquoi voter ?
Tout cela a conduit à des résultats calamiteux, le ralliement de la social-démocratie au social-libéralisme , la disparition de tout débat public, le désintérêt croissant des citoyens pour la chose publique et la défiance à l’égard des institutions… Ce qui a abouti, à travers la désertification de l’espace public, à un néo-populisme dont on voit aujourd’hui les ravages.
Il convient donc de revenir à une juste définition de la mondialisation et de considérer que celle-ci n’est pas prioritairement économique. C’est d’abord un fait technologique, celui de la communication généralisée, l’abolition de la distance et aussi du temps, l’accomplissement de la simultanéité et de la virtualité. On ne pourra pas supprimer par décret ou par convention l’internet ni toutes les formes multiples d’interactions sociales transnationales. Ce qu’il faut, sur cette base nouvelle, c’est construire la meilleure Cité à partir de ce qui est. Cette Cité n’est plus la Cité locale, c’est la Cité globale. Ce qui appelle une réinvention du politique, une nouvelle forme d’implication des sociétés dans le jeu public, et la définition de nouveaux modèles qui doivent être calqués sur les besoins actualisés des sociétés.
Contretemps : Les hypothèses que vous évoquez d’un multilatéralisme social , d’une gouvernance sociale globale , vous les dites appeler un universalisme crédible , devant échapper à des conceptions naïvement universalistes des relations internationales, marquées d’ethnocentrisme.
BERTRAND BADIE PHOTOB. Badie : Au risque de choquer, je dirais qu’au long de l’histoire de l’humanité, nous n’avons jamais accédé à l’universel. Nous n’avons connu que des universalismes illusoires qui n’étaient en réalité que des identités s’autoproclamant hiérarchiquement supérieures aux autres et incarnant d’elles-mêmes l’universel. Construire celui-ci impose avant toute autre considération que tout le monde y participe de manière égale. Ce qui n’a jamais été réalisé jusqu’à présent. Celles et ceux qui ont élaboré la Charte des Nations Unies ou la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme étaient sinon tous issus du Nord, du moins reliés très fortement à lui. D’où la méfiance des autres !
Il faut créer les conditions pratiques d’un véritable universalisme, image de l’humanité toute entière et ne pas considérer notre propre culture comme par principe plus universelle que celle des autres. Apprendre l’histoire des autres c’est en découvrir la richesse. Le jour où nous pourrons réellement bénéficier des cultures chinoise, musulmane, africaine…, nous aurons progressé dans la direction d’un véritable universalisme.
Contretemps  : Bien que s’impose le processus d’unification du monde, vous indiquez que les échanges humains sont contrariés par les décalages culturels , voire la reconstitution de blocs selon des lignes culturalistes .
B. Badie : C’est là une parfaite expression de l’aventure humaine qui est faite d’audaces et de craintes, d’inventions et de replis sur soi. Nous sommes dans une dynamique de la mondialisation et donc de l’ouverture et de la reconnaissance de l’autre. En même temps, jamais peut-être les réactions identitaires n’ont été aussi fortes et meurtrières.
Le choc de la mondialisation déstabilise toutes les catégories de la pensée et de l’action humaine, ce qui peut conduire des individus à instinctivement se sentir menacés et à réagir, à s’enflammer et à exalter leur propre identité. Un phénomène qu’on a vu très tôt se produire dans le pays du Sud lorsqu’ils réagissaient à la domination des pays du Nord. N’oublions pas que les premières forces djihadistes sont apparues en Afrique dès le XIXe siècle pour s’opposer aux armées occidentales et chrétiennes .
Au Nord, lorsque la mondialisation est devenue effective, certains pays et, en leur sein, beaucoup de groupes sociaux ont estimé que leur suprématie était désormais menacée ou défiée, et se sont repliés dans la frilosité. Ainsi, le trumpisme n’est pas un simple accident de l’histoire : il a cristallisé l’inquiétude des classes moyennes face à une mondialisation perçue comme hostile parce que menaçant la suprématie des blancs et les intérêts économiques des classes moyennes. Aux États-Unis, la mondialisation a effectivement profité aux 1 % les plus riches et appauvri relativement les autres catégories. Quant à la thèse de Huntington sur le clash des civilisations à laquelle vous faites allusion, disons que rien dans les cultures du monde ne conduit celles-ci à s’opposer mécaniquement les unes aux autres : il existe au contraire nombre d’exemples de fusions, de rapprochements, d’échanges réciproques entre ces cultures.
On retrouve en Europe cette polarisation identitaire avec parfois des dérives racistes ou islamophobes, révélatrices d’une logique de peur et de repli. Du coup, sur le marché politique, beaucoup d’entrepreneurs de partis et de leaders politiques considèrent que le slogan identitaire est une bonne marchandise électorale.
Contretemps À propos de Trump, peut-on penser que les récentes élections américaines nous en ont débarrassés ?
B. Badie : Nous sommes débarrassés de Trump pour quatre ans. En revanche, une chose est sûre : nous ne sommes pas débarrassés du trumpisme. J’ai évoqué au lendemain des élections américaines l’idée que celui-ci avait muté. Nous sommes passés, de cette incarnation présidentielle qui a dominé durant quatre ans, à la formation d’un trumpisme d’opposition qui peut épouser toutes les recettes du populisme, même d’un national-populisme d’opposition et se révéler virulent et contagieux. Quelle que soit l’équation politique de Joe Biden, peu claire présentement, il lui faudra compter avec un bloc de 75 millions de nationaux populistes, ce qui, à l’échelle des États-Unis et même du monde, est considérable, et limite de beaucoup la chance d’assister à un rapide dépassement de la séquence politique que nous avons connue entre 2017 et 2021.
L’occupation du Capitole a impliqué quelques centaines d’individus, mais elle a été l’expression extrême et la plus radicale de ce national-populisme.
Contretemps : Comment analyser le populisme qui apparaît à la fois avoir des affinités avec le fascisme et se montrer extrêmement différent selon les situations ?
B. Badie : Le populisme est d’abord une défiance affirmée à l’égard d’institutions dont on conteste l’efficacité et la légitimité. C’est assez nouveau (mais pas totalement) dans l’histoire des États-Unis qui sont très attachés à une culture institutionnelle n’ayant guère d’équivalent dans les pays européens. C’est ensuite une exacerbation de la sensibilité identitaire, voire racialiste, telle qu’emblématisée par ce drapeau confédéré brandi par les occupants du Capitole. C’est enfin une défiance à l’égard des élites, présente chez beaucoup d’électeurs, et qui peut conduire à tout moment à préférer la violence au jeu ritualisé. Là est le danger principal. Dès lors qu’on ne croit plus aux institutions et à leurs titulaires, les mains nues redeviennent un instrument d’action et d’intervention.
L’histoire du populisme est une vieille histoire. Le fascisme en est une des nombreuses incarnations. En effet, le populisme n’est pas une idéologie, ni une politique, ni un régime. C’est une situation, celle d’une extrême défiance à l’égard des institutions : au-dessus d’un certain seuil de perte de confiance à leur égard, on est dans une situation populiste qui va se cristalliser dans des formes politiques très différentes, par exemple le nazisme, le fascisme italien, le boulangisme ou le poujadisme en France, voire certains régimes de mobilisation populaire dans le Tiers Monde. Ce n’est pas du tout une construction correspondant à une doctrine politique, plutôt une forme d’apesanteur institutionnelle qui peut produire des expressions politiques ayant pour caractéristique commune d’être extrêmement parlantes et mobilisatrices.
Contretemps : Vous expliquez : les États ne sont plus ce qu’ils étaient, mais ils sont toujours là… . Quelle analyse proposer à leur sujet ?
Bertrand Badie : Ils ne sont plus ce qu’ils étaient parce que le contexte a profondément changé : on ne saurait sous-estimer l’importance des transformations qui se sont opérées depuis la chute du Mur de Berlin. Ce qui fait que les États sont déphasés. Ils sont les héritiers d’une situation qui s’est construite lors de la Renaissance européenne, et s’ils ont pu se maintenir en l’état, la Guerre froide a été le dernier instrument de leur survie, souvent artificielle, dans leur configuration hobbesienne. Le monde actuel est profondément transformé. Ce qui ne veut pas dire bien sûr que les États vont disparaître. Au demeurant peu d’institutions ont été anéanties dans l’histoire : il existe encore de facto des empires et certains royaumes d’antan demeurent. Reste que les États sont confrontés à l’urgence de leur adaptation, mais ceux qui les dirigent ont le sentiment que s’ils venaient à s’adapter ils perdraient des avantages : en conséquence ils se crispent sur un positionnement conservateur. Accéder au rang de ‘puissance mondialisée’ , c’est très difficile. Cela implique d’être davantage à l’écoute des sociétés, qui sont plus actives qu’auparavant, et aussi plus à l’écoute des autres États, c’est-à-dire entrer dans un cycle de la gouvernance mondiale. Voilà qui exige une double humilité, l’humilité ayant toujours été la condition du succès. Il faut savoir se transformer dans la douceur ou périr dans la douleur.
Contretemps : Dans le face à face entre États et inter-socialités, quelle place et quel rôle pour des acteurs transnationaux peu sociaux, tels la finance, les multinationales ?
Bertrand Badie : Le néo-libéralisme les avait placées en figure de proue et même avait considéré que la transformation du monde leur donnait les clés de l’avenir. On a vu à quoi cela a conduit. L’échec de ces acteurs dans leur effort de conduire la mondialisation s’explique par le fait que leur identité était contraire aux exigences nouvelles de la mondialisation. La première de ces exigences, c’est la solidarité. Or, le propre de ces acteurs est leur individualité. La mondialisation néolibérale a cru pouvoir faire quelque chose de parfaitement contradictoire : construire la solidarité par la compétition, ce qui est absurde. Ces acteurs ne vont pas disparaître, mais s’ils ne s’adaptent pas au jeu très robuste d’intégration et de régulation, ils iront de Charybde en Scylla. Le temps de la gouvernance globale, associé à l’Acte 2 de la mondialisation, est un temps de commune édiction de ce que doit être la solidarité et l’intégration.
Contretemps : La rivalité entre les États-Unis et la Chine, n’est-ce pas la possibilité d’un retour aux relations internationales du monde bipolaire ?
B. Badie : Ce pourrait l’être. Le jeu actuel des relations internationales fait tout pour en donner l’illusion. Les commentateurs ne cessent d’insister sur cette priorité de la rivalité entre la Chine et les États-Unis. Je pense que c’est une illusion d’optique. Une optique liée à l’ancien monde. Il est vrai que chaque État qui demeure a un projet de domination. La différence ne se fait pas sur le renoncement à la puissance, qui renvoie à un instinct très humain, mais dans la manière dont celle-ci se réalise.
Le monde westphalien était un monde de compétition, dans lequel tous les registres de la compétition se superposaient : l’hégémon était politique, économique, militaire, culturel, voire religieux. La Chine a été victime de ce temps qu’elle a vécu comme étant celui de son humiliation. Ses dirigeants, depuis Zhou Enlai qui l’a explicité, ont compris que prendre cette voie et essayer de se substituer aux États-Unis en les imitant serait une erreur qui pourrait s’avérer coûteuse. D’où ce choix de privilégier la domination économique, les routes de la soie pour en quelque sorte promouvoir une inter-socialité politiquement contrôlée, et bousculer la mondialité occidentale.
La Chine ne veut pas siniser le monde, ni se mêler de tous les conflits du monde. Ce qui ne veut pas dire du tout que ce soit la puissance gentille à laquelle d’aucuns pourraient rêver. Il n’y a pas de puissance gentille ! Mais cela veut dire que les chemins futurs seront différents de ceux du passé.
Et surtout on aurait tort de considérer qu’il n’y a que le match Pékin-Washington. Il y a l’humanité entière, les inter-socialités qui ne vont pas spontanément se modeler sur la rivalité entre deux puissances. De plus, n’oublions pas les résistances sociales à la pénétration chinoise dans les sociétés africaines, ou celles opposées de l’intérieur à cette espèce de totalitarisme qui vise pratiquement à supprimer le peuple ouïghour. Au-delà du face à face entre les États-Unis et la Chine, il y a beaucoup de mondes qui s’éveillent (…). Même si l’on met les choses au pire, on peut être sûr que cette rivalité entre Pékin et Washington ne couvrira jamais qu’une toute petite parcelle de l’aventure mondiale.

Propos recueillis par Francis Sitel
Retransmis avec l’aimable autorisation de Bertrand Badie et Francis Sitel, Février 2021

 (*) Bertrand Badie, professeur de Relations internationales à Sciences-Po, promoteur de la sécurité humaine, l’auteur du Temps des humiliés. Pathologie des relations internationales (2014), Quand le Sud réinvente le monde (2018), L’hégémonie contestée (2019)...

MANDELA B

 

 

 

 

 

 

Invictus ! (*)
Depuis l’obscurité qui m’envahit,

Noire comme le royaume de l’enfer,
Je remercie les dieux quels qu’ils soient

Pour mon âme indomptable.
Dans l’étreinte féroce des circonstances,
Je n’ai ni bronché ni pleuré
Sous les coups de l’adversité.
Mon esprit est ensanglanté mais inflexible.
Au-delà de ce monde de colère et de larmes,
Ne se profile que l’horreur de la nuit.
Et pourtant face à la grande menace
Je me trouve et je reste sans peur.
Peu importe combien le voyage sera dur,
Et combien la liste des châtiments sera lourde,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.


William Ernest Henley (1849 – 1903)

NELSON MANDELAPoème écrit en 1875
Le titre latin signifie ‘invaincu, dont on ne triomphe pas, invincible’. Le poème fut choisi par Nelson Mandela pour accompagner ses jours lors des vingt-huit années qu’il a passées en prison pour la cause de la liberté en Afrique du Sud.

warningclimateFormer Vice President Al Gore, Senator Lamar Alexander and the environmentalist Lester Brown have all been calling for national “mobilization” to fight climate change for more than a decade. Two years later, Bill McKibben wrote an article arguing that climate change was actually world War III and that the only way to keep from losing this war would be “to mobilize on the same scale as we did for the last world war.”
Yet much of this rhetoric involves little or no understanding of what national mobilization actually meant for Americans living through World War II. As a result, the sacrifices and struggles of the 1940s have begun to seem like a romantic story of collective heroïsm, when they were in fact a time of rage, fear, grief and social disorder.
We are underestimating both the deep national trauma of World War II and our present challenge.When people who have never personally experienced war and have little historical sense of what it was like to live through World War II talk about a “war for the climate” or demand a “World War II-scale mobilization,” they are reaching for old-fashioned costumes in which to dress contemporary problems. But the global challenge we face today in climate change differs from what the United States faced in World War II in several key ways.
First, climate change is not a war.
bahamas hurricane dorianThere is no clear enemy to mobilize against, and thus no way to ignite the kind of hatred that moved Americans against Japan during World War II. No clear enemy also means no clear victory. It was easy to tell when World War II was over: The Americans, British and Russians had killed enough Germans and Japanese that Axis leaders surrendered. How would we know when the “war on climate change” ends?
Second, as opposed to World War II, when national mobilization meant a flood of government money that truly did lift all boats, the transformations required to address climate change would have real economic losers. Many major players in industry, tech, energy, and government have little incentive to go along with climate mobilization, since it would undermine their profit and power.
Third, mobilization during World War II was a national mobilization against foreign enemies, while what’s required today is a global mobilization against an international economic system: carbon-fueled capitalism. It took President Franklin D. Roosevelt years of political groundwork and a foreign attack to get the United States into World War II. What kind of work over how many years would it take to unify and mobilize the entire industrialized world — against itself?
(…)
The problem of climate change is bigger than the New Deal. It’s bigger than the Great Depression. It’s bigger than war. The problem of climate change is the problem of how and whether human beings can live together sustainably on this planet.
Roy Scranton
Assistant professor of English at Notre Dame, the author of “Learning to Die in the Anthropocene,” the novel “I Heart Oklahoma!” and “Total Mobilization: World War II and American Literature.”

abri nucleaire milwaukee 1958En 1957, le Committee for a Sane Nuclear Policy (SANE) met la pression pour que soient abandonnés les essais nucléaires (menés alors par les Etats-Unis, l'URSS et le Royaume-Uni). Parmi les supporters de cette démarche, Norman Cousins, fondateur de ‘Peace Action’. Il séjourna plusieurs fois à Lambaréné pour décider le lauréat Albert Schweizer à prendre position, ce qu’il va faire le 23 avril 1957. Il lance sur les ondes de Radio Oslo un Appel à l’opinion publique. Dans cet appel en faveur d’un arrêt des essais nucléaires, A. Schweitzer explique les dangers à la fois pour l'environnement et la santé.
Aux Etats-Unis, parmi les supporters de SANE, se retrouvent de nombreuses femmes dont celles qui ont mis sur pied la WSP, la Women Strike for Peace. Le 1er novembre 1961, près de 50.000 d'entre elles défilent dans 60 villes des États-Unis pour manifester contre les armes nucléaires et les radiations sous le slogan ‘End the Arms Race not the Human Race’. Il s'agit de la plus grande manifestation nationale pour la paix des femmes au cours du XXè siècle.
ONE PLANET ONE FUTUREEn 1962, les membres de l'avant-garde de Women Strike for Peace rencontrent Gertrud Baer, alors secrétaire de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (WILPF) à la Conférence des dix-sept nations sur le désarmement. Le groupe s'allie avec quatre organisations de femmes pour la paix : outre la WILPF, Women's Peace Society (WPS), fondée en 1919 par Fanny Garrison Villard, fille de l'abolitionniste William Lloyd Garrison, Women's Peace Society Peace Union (WPU), et le National Committee of the Causes and Cure of War (NCCCW). 

Lire la suite : Les armes nucléaires, un enjeu féministe 

WILLY BRANDTLe développement et la paix sont d’une telle importance internationale que, sans émotions exagérées, l’on peut dire sans aucun doute que – surtout si l’écologie est également prise en compte – le sort de notre planète et celui de l’humanité sont en jeu, à moins que des solutions adéquates ne soient trouvées à temps pour contrecarrer ces interdépendances fatidiques; J'utilise le terme "interdépendances non reconnues" parce que, dans les analyses scientifiques et dans la pratique politique, les "réflexions" réciproques sont souvent méconnues, et ce dans un double sens. D'un côté, ces interrelations sont immédiatement évidentes dans les pays du Sud ; de l'autre, les désastres dans le Sud ont un impact immédiat sur les pays du Nord. 

Il était logique que les rapports remis par la Commission Brandt de 1980, la Commission Palme (1983) et la Commission Brundtland (1987) partent de l'idée de la responsabilité commune pour toute notre planète et qu'ils attachent aussi de l'importance à l'idée de l'interdépendance - mais avec un accent varié. Les "Intérêts communs", la "Sécurité commune"et le "Futur commun" devraient exiger qu'un terme soit mis à la confrontation sans compromis dans le monde, de sorte que l'on ait toujours la chance non seulement d'exister l'un à côté de l'autre, mais de co-exister en harmonie. Aucun des principaux problèmes qui existe entre les nations industrialisées et les pays en voie de développement ne peut être éliminé de manière efficace par l'intermédiaire de la confrontation.

Lire la suite : Une ‘Morale de survie’ dixit Willy Brandt