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Géopolitique et développement durable

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IRAK POLICIER en PATROUILLE BAGDADQuand la sécurité met l’accent sur la capacité des individus à vivre plutôt que sur celle des États à exister et s’affirmer, alors l’attention se tourne sans aucun doute sur ceux qui sont les plus vulnérables. Et parmi les plus vulnérables, on trouve aussi ceux qui ont été victimes des méthodes auxquelles ont recouru bon an mal an les promoteurs de la défense militaire.

D’une certaine façon, la sécurité humaine a remis au goût du jour la mise en garde du président D. Eisenhower sur le complexe militaro-industriel. C’est en 1961, à la fin de son mandat, qu’il déclare : ‘Chaque canon fabriqué, chaque navire de guerre mis à flot, chaque fusée lancée représente, en dernière analyse, un vol commis au préjudice de ceux qui ont faim et ne sont pas nourris, de ceux qui ont froid et ne sont pas vêtus’.
À partir des années 1990, dans le sillage des artisans de la sécurité humaine, on assiste à des initiatives pour mettre les mines antipersonnel hors-la-loi, (Convention d’Ottawa), dénoncer les armes à laser aveuglantes (interdites grâce au Comité international de la Croix-Rouge CICR) dès 1998, mettre en place le Traité sur le Commerce des Armes (TCA) de décembre 2014, évaluer les dégâts des essais nucléaires atmosphériques qui sont des marqueurs dans la datation de l’anthropocène

Les ‘dommages collatéraux’

missiles dans le corpsCertes, nous avions retenu qu’entre 1945 et 1990, quatre fois plus de civils (30 millions) que de militaires avaient péri dans 160 conflits qui ont ensanglanté le monde entre 1945 et 1990. Mais cette comptabilité n’est pas la seule. Au cours des sept décennies d’édification de l’infrastructure nucléaire aux États-Unis, le total des victimes s’avère quatre fois plus élevé que les pertes américaines dans les guerres d’Afghanistan (avec 23.000 Américains et 38.000 civils) et d’Irak. Enfin, au chapitre des victimes collatérales,

Lire la suite : De l’insécurité humaine (2)


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Le coronavirus nous aide à introduire une nouvelle conception de la sécurité et de la décliner dans nos manuels d’autodéfense, de défense collective, de sécurité commune, de sécurité pour tous. En admettant que la paix est un bien public, la responsabilité de l’assurer en incombe non seulement aux forces armées, mais à la société civile dans son ensemble.

 

 

 Les atouts de la sécurité humaine

 ‘La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie’.
Sénèque

La sécurité humaine s’échafaude comme un nouvel âge, succédant à celui des sécurités nationales, ou du moins les complétant. Ce nouveau concept est décisif tant il se construit précisément par opposition à une sécurité stato-centrée. Ce changement de paradigme est justifié à partir d’une disqualification de l’État dans ses fonctions classiques de sécurité.
La sécurité humaine ne repose pas uniquement sur une critique de la sécurité militaire. Nous y reviendrons. Elle a sa propre pertinence, hormis le fait qu’elle est moins …inhumaine. La rationalité consiste à définir les priorités à partir des enjeux qui sont perçus comme tels par les peuples concernés. En reprenant d’ailleurs l’une des idées-forces que les militaires connaissent et adaptent et estropient à leur guise : éviter de détruire de l’intérieur ce que ses supporters s’efforcent de défendre vis-à-vis de l’extérieur.


La genèse du concept

Certes, émettre la moindre critique à l’encontre de notre dispositif sécuritaire est presque aussi suspect que de s’afficher ‘climato-sceptique’. Mais l’actualité nous y incite depuis 1992, date de la sortie de l’Agenda pour la Paix du secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali ou encore depuis 1994, avec la publication du rapport sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD)
À la sortie de la guerre froide il y a près de trente ans, il y a certes eu des élans de triomphalisme. Certains intellectuels nous prédisent alors la ‘fin de l’histoire’ (Fukuyama). Ou encore ‘Au 20e siècle, la force d’un pays s’évaluait trop souvent à l’aune de ce qu’il pouvait détruire. Au 21e siècle, l’étalon devait être ce que nous pouvons construire ensemble’
Mais derrière l’euphorie et l’espérance de ‘dividendes de la paix’, il y a eu des avancées : la militarisation a montré ses limites. Déjà avec l’implosion de l’URSS, l’effondrement du mur de Berlin, mais pas que. C’est en Afrique du Sud qu’on assiste à un tournant radical lorsque les dirigeants renoncent à leur programme nucléaire militaire (1991). D’un point de vue sécuritaire, les priorités s’inversent. La dislocation d’une société meurtrie par des décennies d’apartheid, l’exacerbation des conflits entre différents groupes au sein d’un même pays représentent alors (selon un entretien de l’auteur avec Steward Dave, de la fondation De Klerk),  une menace autrement plus redoutable que celle des forces angolaises épaulées par les Cubains.
Il était temps de penser la sécurité autrement. Et cela se comprend : pendant les 40 années de la confrontation Est-Ouest, les décideurs politiques s’étaient préparés à tous les scenarii et à toutes les éventualités possibles, sauf une : la fin de la guerre froide. (cf. Michael Renner). 
Et maintenant ? 

La sécurité censée garantir la sécurité pour tous

Foundation to Human Security 1 300x300On ne parle pas encore d’apartheid mondial (Thomas Schelling). Nul parmi les observateurs ne voit dans l’exclusion ou la marginalisation d’une grande partie des populations une menace. La mondialisation n’a pas encore craché ses cadavres, exhibé tous ses dégâts. Pourtant, comme le fait remarquer au quotidien 'Le Monde' l’un des auteurs du rapport sur la sécurité humaine Kemal Dervis en juillet 2007 : ‘Le monde dépense grosso modo, chaque année, 90 milliards d’euros pour l’aide au développement et 900 milliards pour ses armements. Cela n’a pas de sens, même dans une optique sécuritaire". Ce constat est à la base du principe de la sécurité humaine. Il ne s’agit donc pas (ou plus) de renforcer notre sécurité (étatique) aux dépens du voisin ou de l’adversaire potentiel. Il s’agit de considérer que la sécurité d’autrui est la garantie de la nôtre, ce qu’avaient déjà tenté de faire certains artisans de la ‘sécurité commune’ dans les années 1980 au sein de la Commission Palme, du nom du premier ministre suédois assassiné dans des conditions qui n’ont jamais été vraiment élucidées. À 'la guerre de tous contre tous' est censée succéder la sécurité sécurisante de tous et avec tous.
Si la sécurisation d’un État s'édifie d'ordinaire aux dépens des autres, aux dépens d'un ennemi qu'on s'ingénue à fabriquer s'il y a manque, la rationalité de la sécurité humaine poursuit une autre logique. Pour ses promoteurs, la sécurité des populations dans n'importe quelle partie de la planète dépend de la sécurité des populations dans une autre. Ainsi, les Européens ne peuvent pas se sentir en sécurité tandis que d’autres (de par le monde) vivent ou plutôt survivent dans l’insécurité. Cet énoncé rejoint l’appel adressé le 3 avril 2020 aux dirigeants allemands, néerlandais, scandinaves ou autrichiens (dont le philosophe Jürgen Habermas) et qui se résume par : ‘Nous, Européens, sommes tous embarqués dans la même galère. Si le Nord n’aide pas le Sud, il ne se perd pas seulement lui-même, il perd aussi l’Europe’. La formule rejoint les thèses de Lester Brown, l’un des gourous du développement durable. Il réclame que le Pentagone soit remplacé par un Département de la Sécurité globale au motif que notre sécurité ne serait pas assurée s’il persiste de situations dans lesquelles les populations sont menacées dans leur bien-être. Paniqué par la prolifération d’États faillites (du Yémen au Liban), dénommés depuis 2014 Etats fragiles au nom du politiquement correct, Lester Brown écrit : ‘Nous pouvons atteindre nos objectifs de sécurité en contribuant à accroître la production alimentaire, en construisant des fermes éoliennes et des centrales solaires, ainsi que des écoles et des hôpitaux’. On ne s’étonnera donc pas que l’officialisation de la sécurité humaine émane d’un organisme de l’ONU en charge du ‘développement’, le PNUD. Il s’agit de garantir à tout être humain la possibilité de vivre à l’abri du besoin (freedom from want) et de la peur (freedom from fear). Concrètement, le sentiment de la sécurité humaine, c’est un enfant qui ne meurt pas, une maladie qui ne se propage pas, un emploi qui n’est pas supprimé, une tension ethnique qui ne dégénère pas en violence, un dissident qui n’est pas réduit au silence.
On ne peut s'empêcher de regretter que le concept tel qu’il a été interprété par l’Occident risque de cautionner toutes les formes d'’ingérence humanitaire (et bientôt environnementale) avec focalisation sur les États du Sud qui sont les principaux laissés-pour-compte de la mondialisation. Un point de vue énoincé par le délégué de la Bolivie lors d’une Assemblée Générale de l’ONU sur le sujet le 21 mai 2010 et qui est partagé. L’accusation n’est pas infondée : lorsque l’OTAN se penche sur la thématique de la ‘sécurité humaine’, comme elle l’a fait encore en février 2021, les travaux du séminaire s’articulent autour de 'la protection des civils, les enfants et les conflits armés, la lutte contre la traite des êtres humains, la prévention et la lutte contre la violence sexuelle liée aux conflits, ainsi que la protection des biens culturels'. 

Si ce séminaire n'était pas une opération de relations publiques, d'autres thèmatiques pourraient émerger. Primo, au chapitre de la sécurité sanitaire : les risques de décès sont plus de trente fois supérieurs par malnutrition ou par épidémie que par agression de la part d’un pays voisin ; et les soignants toujours aussi peu valorisés représentent une population grosso modo vingt fois moins nombreuse que celles des militaires (des soldats aux mercenaires). Secundo, au chapitre de la sécurité sociétale : à l’échelle de la planète, le nombre de citoyens victimes de la violence exercée par leur propre gouvernement dépasse le nombre de ceux qui meurent sous les balles d’armées étrangères. Tertio, au-delà du fait que la croyance dans les bienfaits de la dissuasion a neutralisé l’esprit de résistance, désapproprié le citoyen des moyens de défense (cf. Franco Fornari), le recours à l'énergie nucléaire nous réserve encore de lugubres surprises, avec l'imbrication du nucléaire civil et militaire et des projets qui inversent la logique du programme de reconversion 'Megatons to Megawatts'. De l'attrait pour cette énergie qualifiée de 'propre' et d'inoffensive', auréolée de toutes les vertus dans le combat contre les gaz à effet de serre (!), on peut se demander comment elle va consolider la sécurité énergétique ou climatique. Et aux prix de combien d'adeptes de la prolifération nucléaire (horizontale) ? Enfin, alors que le désarmement est en panne, il serait urgent de s'attaquer, au nom de la sécurité environnementale, aux retombées des conflits antérieurs telles que les munitions chimiques de la Seconde Guerre mondiale qui gisent dans la Baltique ; ou encore, gérer les retombées inattendues de la guerre froide telles que les déchets (y compris radioactifs) de la base U.S. de 'Camp Century' au Groenland avant qu'ils ne se dispersent dans l'Océan Arctique avec la fonte des glaces...

(à suivre). 

B.C.

IRON MOUNTAINEn 2020, rares sont ceux qui se souviennent de la parution en 1967 (1) du rapport émanant de ‘La Montagne de Fer’. Connu en France  comme "Le rapport sur l'utilité des guerres". Il a pourtant fait un tabac dans les milieux intellectuels. Aux Etats-Unis, ce fut presque un best-seller. Le magazine Esquire en publia de longs extraits. La très sérieuse revue de sciences sociales Trans-Action lui consacra un numéro entier. L’économiste John Kenneth Galbraith signa alors, sous un pseudonyme, une recension assez élogieuse dans le prestigieux Washington Post. L’ouvrage sera traduit dans une quinzaine de langues (2).
Dans les cercles dirigeants à Washington, c’est la panique. Lors de sa sortie, le U.S. News & World Report présente le ‘livre qui a secoué la Maison Blanche’. Une source interne à l’Administration Johnson indique que le Président, à la lecture du rapport sur l'Iron Mountain, a “sauté au plafond” ("hitt the roof") et ordonné sa “mise sous séquestre pour l’éternité”.
Comment en est-on arrivé là ? Tout démarre en 1966 avec la lecture d’un article insolite dans le ‘New York Times’ au sujet d’un sell-off sur le marché boursier en raison d’une panique par rapport à des risques …de paix. Le rédacteur en chef du magazine satirique ‘Monocle’, Victor Navasky, écarquille les yeux. Puis, la surprise passée, il estime qu’une satire sur le ‘warfare state’ serait la réponse la plus appropriée (3). Un ouvrage capable d’amener le lecteur à réfléchir à la fois sur la futilité et l’absurdité de la course aux armements et les bienfaits d’une économie de paix pourrait-il faire l'affaire ? Cela mérite réflexion. En attendant, une petite équipe d’intellectuels de la gauche libertaire (dont J.K. Galbraith lui-même) échafaude la trame d’un récit, avec un champ lexical crédible et une mise en scène qui frise un complot bien ficelé. L’équipe prend la plume. Elle emprunte la tonalité ‘neutre’ des ‘think-tanks’ bien en vogue. Elle s’évertue à faire croire qu’une thèse sur les conditions de la paix présentée dans ce Rapport a été élaborée entre 1963 et 66 sous les auspices du gouvernement des Etats-Unis ; qu’il a été soigneusement rédigé par des personnalités (anonymes bien sûr) de haut niveau, estampillé confidentiel, et last but not least, qu’il a vocation à rester top secret en raison des informations sensibles qui y sont exposées.
Dans l’introduction de Leonard C. Lewin, ce dernier avoue avoir été contraint de publier, quitte à enfreindre les règles de la confidentialité. Pour enfoncer le clou, Galbraith joue le jeu à sa façon en écrivant : ‘Mes réserves ne concernent que l’imprudence avec laquelle ce document a été mis à la disposition d’un public qui n’était évidemment pas prêt à le comprendre’.
BYBYE TRUMPSelon le récit tel qu’il est présenté au lecteur d'Iron Mountain, en guise d’avertissement, les personnalités du Special Study Group assignées à cet ouvrage explosif auraient été sélectionnées par le Département d’Etat au bout de deux ans, en pleine crise de Cuba. Elles se seraient réunies une fois par semaine au nord de l’Etat de New York, dans un abri-atomique dénommé ‘Iron Mountain’ depuis 1951 ; une mine de fer, espace totalement approprié, acheté en 1936 pour la bagatelle de 9.000 dollars par l’homme d’affaires Herman Knaust.
En déclinant toutes les fonctions essentielles de la guerre, dont les fonctions ‘vitales’ relatives à l’économie de guerre, les membres du Groupe d’Etude Spéciale parviennent à quelques conclusions surprenantes :

Lire la suite : Le rapport de La Montagne de Fer

PAIX et SECURITE logoLorsque les relations internationales se sont constituées comme objets d’analyse et d’action, la sécurité ne pouvait rimer qu’avec souveraineté ; elle ne pouvait se penser qu’à l’échelon des Etats qui étaient en train de se constituer. Thomas Hobbes, le père fondateur de la politique moderne, liait intimement le rôle de souverain à celui de protecteur de sujets menacés de toute part, sur le plan interne comme sur celui d’une vie internationale qui ne pouvait qu’opposer indéfiniment des Etats qui n’avaient entre eux que des relations de 'gladiateurs'. Cette vision, totalement acceptable au XVII ème siècle, était apparemment banale : elle était pourtant lourde de conséquences.
Qu’on en juge : en partant de tels postulats, la guerre devenait ‘normale’ , tandis que la sécurité ne pouvait se penser qu’au singulier frontal. Il s’agissait de ma sécurité face à celle de l’autre. Un dangereux jeu à somme nulle s’esquissait : tout renforcement de ma propre sécurité ne peut qu’amoindrir celle de mon voisin et réciproquement. Le fameux dilemme de sécurité était né ! Souveraineté et frontalité : deux bonnes raisons de rapprocher la sécurité et le domaine militaire, jusqu’à confondre les deux. Il en dérivait une culture sécuritaire dont nous sommes les héritiers et qui a tant de mal à se penser sur le mode collectif. Si le concert européen établit, dès le XIX ème siècle, l’idée d’une sécurité tout juste ‘internationale’, elle n’y parvient qu’en pensant celle-ci comme un compromis entre des politiques étrangères qui devaient préserver la stabilité du tout pour mieux survivre isolément. Quand, en revanche, la Société des Nations (SDN), après le premier conflit mondial, a amorcé l’idée d’une ‘sécurité collective’, les vieux réflexes souverainistes n’ont pas tardé à réapparaître…
regardons la terrePourtant le monde évolue. La mondialisation, en s’affirmant, a défié par trois fois le principe de souveraineté. D’abord, en se voulant inclusive : l’humanité entière, pour la première fois de son histoire, agit sur une scène unique qui lui impose autant de contraintes et de normes potentiellement communes. Ensuite, en cultivant l’interdépendance : loin d’être subordonnée aux conditions de la concurrence comme naguère, ma survie dépend des liens qui m’unissent aux autres. Enfin, en promouvant la mobilité : dans un monde de communication généralisée, tout le monde voit tout le monde et chacun est potentiellement ou réellement chez l’autre. Du coup, d’une sécurité compétitive et souveraine, nous passons doucement mais surement à une ‘sécurité liée’. Ma sécurité dépend désormais de l’accomplissement de celle de l’autre et de la construction de celle de tous…

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 SCULPTURE de THIERRY DELORMESi tu veux la paix, prépare la paix ‘ - On aurait pu choisir ce titre pour le dossier de la revue ‘Contretemps’ (N° 39). Mais ‘penser la guerre...’ nous est apparu plus approprié, même s’il n’y a pas lieu de nous ériger en experts de la ‘chose militaire’. Notre approche : ne pas accréditer la thèse selon laquelle la paix peut se penser en dehors de la guerre ; ce serait fallacieux. Pour expliciter la démarche, il suffit de transposer : nul ne peut concevoir honnêtement de faire un papier sur la santé, y compris la santé mentale, sans évoquer en long et en large les diverses maladies qui nous guettent ; sans chercher à y remédier. Nul ne va brandir les menaces qui pèsent sur un corps décrété plus ou moins ‘sain’, sans évaluer les capacités de traitement, sans faire parler les soignants ou les victimes.

En titrant par exemple ‘Si tu veux la paix, prépare la paix’ , comme l’a fait le journal l’Humanité (dans son édition du datée du 21-22 et 23 septembre), le problème semble mal posé. Même s’il faut reconnaître que c’est le seul quotidien qui a accordé une importance à la journée internationale de la paix, alors que ses concurrents de la presse écrite ont préféré donner la voix aux victimes d’Alzheimer et aux ..sourds. 

Guerres et paix 

CONTRE TEMPS 39Le débat est suffisamment important pour ne pas être tronqué. Certes, la paix peut être considérée comme un combat. Les ‘combattants pour la paix’ ont eu leur heure de gloire, tout comme les ‘brigades de paix’ qui ont ambitionné de supplanter peu ou prou les casques bleus de l’ONU. Mais ce combat appelle à diverses formes de résistances et diverses formes de mobilisation. (…) Voilà pourquoi un pasteur comme Martin Luther King , dans son ouvrage ‘La force d’aimer’ avait formulé une recette aussi prémonitoire qu’inappliquée : ‘Nous devons nous servir de notre intelligence pour établir des plans de paix avec autant de rigueur que pour établir des plans de guerre’. Là encore, Luther King n’occulte pas la guerre. Il la prend en exemple. Il ressentait bien, à la façon d’un René Dumont (l’un des très rares écologistes à prôner la décroissance militaire) qu’il existe des combats non-violents qui méritent d’être menés. Mais Martin Luther King fait juste remarquer que le savoir et le savoir-faire sont mobilisés à d’autres fins, que la fuite des cerveaux ne se dirige pas uniquement selon un axe Sud/nord, mais du civil vers le militaire, et il serait temps de déplorer le manque de scientifiques atterrés ! 

Faire mieux que … ‘préparer-la-paix’ 

Certes, nous nous sommes habitués à quelques slogans. Mais, comme beaucoup de slogans, celui-ci sonne creux. Il repose sur une idée simpliste et c’est ce simplisme qui a provoqué la confusion de son message. A force de réduire le combat à une posture anti-nucléaire, la réflexion autour de l’antimilitarisme et autour d’une défense sociale et solidaire s’est atrophiée. Certes, une menace virtuelle comme le remake d’un Hiroshima ou de Nagasaki devrait mobiliser autant que le spectre du réchauffement climatique, mais ce n’est pas le cas. La mouvance féministe aurait pu se saisir du combat pacifiste, mais la jonction entre ces deux revendications s’opère surtout (avec quelques exceptions comme Andrée Michel) qu’à l’extérieur de l’Hexagone et notamment auprès des féministes anglo-saxonnes (cf. ouvrage Sex and World Politics) ; ou parmi les Scandinaves qui ont su montrer et démontrer que les armes nucléaires (par exemple) sont des instruments d’inégalité et de pouvoir aux mains d’un patriarcat oppressif. Par contre, le recours à l’affichage pour la paix a alimenté les caricatures sur ces ‘pacifistes bêlants’, un anathème que reprennent en chœur les adversaires des faiseurs de paix ou les disarmo-sceptiques, pour qui le mot paix correspond à une auberge espagnole au même titre que le ‘développement durable’.
La devise ‘Si tu veux la paix, prépare la paix’ semble hélas avoir convaincu une partie de l’intelligentsia que le pacifisme manquait d’arguments politico-économiques ; que les pacifistes prêchaient dans le désert, et qu’à force de faire vibrer de bons sentiments, ils se montraient plutôt désarmés face à la culture de l’armement qui se propage…

La militarisation

missiles dans le corpsIl ne s’agit pas ici d’évacuer l’éthique au moment où certains veulent introduire des robots-tueurs sur les champs de bataille. Mais il serait ringard d’évacuer les débats civilo-militaires autour de la géo-ingéniérie inspirée par un quarteron de fêlés du complexe militaro-scientifique, tels Edward Teller et d’autres apprentis-sorciers qui fantasment sur leurs capacités à ‘climatiser la planète’ . A l’heure des technologies duales, à l’heure où la frontière entre guerre et paix est de plus en plus floue, il est historiquement dépassé de concevoir la ‘paix’ comme le contraire de la guerre. Il suffit de relire l’urbaniste et philosophe Paul Virilio (qui vient de mourir à la veille du 21 septembre). A longueur de pages, dans un ouvrage assez prophétique intitulé l’Insécurité du Territoire et publié (chez Stock) en 1976, Paul Virilio dénonce le ‘nouveau mode d’invasion des territoires par les militaires’. Il nous invite à apprécier à sa juste valeur combien ‘l’administration de la peur a repris du service actif’. Décrié alors comme prophète du malheur, ignoré ou snobé par la crême de l’intelligentsia parisienne car il n’était pas du sérail (…), Virilio martelait il y a 42 ans (toujours dans l’Insécurité du Territoire) : ‘On a oublié un peu vite que la croissance matérielle n’était pas une politique économique, mais bien une politique militaire, un leurre, une ruse de guerre qui se dissipe lorsque ses nécessités stratégiques ne se font plus sentir, ce qui est aujourd’hui le cas’ . Il interpelle alors ceux qui feraient semblant de ne pas comprendre : ‘La société post-industrielle, c’est la société militaire. Or, personne n’interroge l’Etat-armée’ ( !).
Ceux qui chantonnent l’Internationale, ceux qui s’émeuvent pour ‘la lutte finale’ sont priés de ne pas zapper le 5ème couplet 
S’ils s’obstinent, ces cannibales,
À faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux.
En effet, au cours de ces dernières décennies, le nombre d’humains blessés ou éliminés par les forces armées de leur propre gouvernement dépasse et de loin le nombre de ceux qui sont victimes des balles d’‘armées étrangères’…

Penser la guerre, une affaire de polémologie

WP 20150901 14 20 44 Pro'Si tu veux la paix, connais la guerre’ convient donc beaucoup mieux. Cette approche réaliste a été formulée il y a bien longtemps, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Je fais référence ici au sociologue Gaston Bouthoul, un personnage (1896-1980) qui a disparu des radars. Toutefois, c’est grâce à lui que la plupart des facultés de France avaient investi pour disposer d’un département de polémologie. La discipline s’est aussi exportée aux Pays-Bas, à Groningen sous la direction de H. Tromp. La polémologie (littéralement la science de la guerre ), discipline distincte de l'irénologie (alors que l'anglais tend à fusionner les peace research et conflict studies), fut une branche de la théorie des relations internationales. Elle a mis l'accent sur la compréhension des conflits, de leur origine et de leur fonctionnement. Elle s’est donnée pour mission d’étudier les facteurs dits belligènes : les corrélations entre les explosions de violence(s) et des phénomènes économiques, culturels, psychologiques, psychanalytiques et démographiques récurrents. L’idée, qui n’est pas originale en soi, avait fait tilt. Aujourd’hui, Il n’en reste qu’un seul : l’institut de polémologie au sein de la faculté de sciences sociales, rue Descartes, à Strasbourg, dirigé par Myriam Klinger

La polémologie au point mort

Après la mort du fondateur, la démarche a tourné court. Mériterait-elle d’être retenue et actualisée ? Si elle avait été davantage ancrée dans les réalités géopolitiques, le lecteur du quotidien l’Humanité (op cité) pourrait s’épargner de croire que le problème du désarmement se réduit à une dénonciation en règle de ‘ces logiques capitalistes industrielles’ qui viendraient contrer les politiques de non-prolifération nucléaire ou d’‘interdiction des armes’ (?!)
On peut en tout cas reprocher aux réseaux institutionnels, universitaires et médiatiques de n’avoir pas assez relayé le message de Bouthoul. Mais il faudrait alors blâmer les disciples et étudiants qui, pour s’éviter de creuser le sujet comme un médecin se penche sur une maladie, ont estimé qu’il suffisait de convaincre les autres à …parvenir au désarmement !
Quel que soit l’avenir de la polémologie, vouloir la paix en ‘connaissant la guerre’ s’impose à nous. Non pas parce que l’enfer a toujours été mieux décrit que le paradis, mais pour plein d’autres raisons. Primo, pour s’affranchir de la culture de la bombe, une culture qui nous paraît ridicule lorsque nous portons nos regards condescendants sur le Pakistan ou la Corée du Nord. Secundo, pour contrer les ‘fauteurs de guerre’, quitte à appréhender avec discernement l’antimilitarisme qui se manifeste chez certains officiers (ou amiraux) et qu’on aurait tort de prendre pour des brutes en marche alors que certains sont clairvoyants sur les enjeux écologiques. Tertio, parce qu’il est malaisé et aliénant de vivre durablement dans un univers (physique et mental) sur pied de guerre ; dans un monde pollué et abîmé par les activités militaires (oui, aussi en temps de paix, comme peuvent en témoigner les ex-travailleurs des missiles du Plateau d’Albion), dans un monde surarmé (cf. le rapport du SIPRI traduit par le GRIP), que nous tolérons pour écouler nos surplus ou/et sauver nos emplois.

Pour une transition stratégique

MEFIER des MOTSsA l’instar de la rubrique’ environnement’ et/ou ‘transition écologique’, nos politiques et futurs candidats rajoutent dans leurs programmes respectifs un paragraphe sur la paix et le désarmement, éventuellement la sécurité. Evidemment. Car il serait malvenu d’afficher la moindre attirance en faveur de la guerre, la projection de forces, et la militarisation. Mais 'c’est un peu court' aurait dit Cyrano, car même les fascistes s’affichent plus ou moins ‘pacifistes’, quitte à vouloir planifier la pacification de la Méditerranée ou faire régner la paix des cimetières. Sans songer à ces extrêmes, ne risque-t-on pas aussi de se laisser entraîner dans du greenwashing militaro-politique ? Si un autre monde n’est pas à l’ordre du jour demain à l’aube, le lecteur peut s’étonner (à défaut de regretter) que ces enjeux de guerre et de paix soient abordés ici et là, à gauche presque autant qu’à droite, avec tant de désinvolture.
En admettant qu’il faille mettre un terme à ce cloisonnement infantile entre guerre(s) et paix, il serait bienvenu de percevoir la paix comme un produit direct de la transformation de la guerre. Les neurones des militants pourraient être mobilisés pour que s’élaborent ces processus de transformation sociale afin de mettre un terme à la consommation improductive à la fois des richesses et des êtres que nous sommes. Quelle que soit notre famille politique, il ne devrait pas être trop compliqué de comprendre que les problèmes relatifs à la défense, donc à la guerre et la paix sont inséparables de ceux relatifs au désarmement ; tout comme la question de l’énergie est inséparable de celle du gaspillage ! (pour reprendre une formule de Denis de Rougemont). Dans la mesure où la réduction du gaspillage énergétique sera bientôt la principale source d'énergie disponible, pourquoi le désarmement ne serait-il pas l'un des renforts apportés à notre défense ? Osons aborder la thématique de la transition stratégique : c’est un boulevard ! En 'pensant la guerre', et au vu de ce qui se trame d’ombrageux sur le continent européen, à l’Est comme à l’Ouest, il nous incombe de réfléchir aux meilleures façons d’assurer notre sécurité (en partant de la sécurité sociale, eh oui) et s’activer avec les forces du changement pour déjouer ou neutraliser les pires symptômes d’insécurité.
B.C.