Lors de son discours désarmant du 2 mars 2026, le président Macron a annoncé la mise en place progressive d'une "dissuasion avancée". Avec ces ajustements dans la doctrine officielle, sommes-nous vraiment plus avancés ? Certes, associer quelques partenaires aux exercices (français) de dissuasion est cohérent à partir du moment où l’on considère que les intérêts vitaux (qui restent à l’appréciation du chef de l’Etat) ne se limitent pas aux frontières de l’Hexagone. Et d’autant plus cohérent d’associer à la mise en œuvre de cette ‘dissuasion’ (un concept encore inexistant lorsque la France accède au rang d'État nucléaire), ceux qu’on prétend défendre. Au-delà des démonstrations de circonstances, il est utile que les voisins puissent – dans un avenir pas trop lointain - concevoir l’atout que représenterait pour eux la ‘force de frappe’ made in France ; a fortiori, à partir du moment où ces alliés/partenaires risquent d’accueillir un beau matin des forces aériennes censées être disséminées dans la ‘profondeur’ du continent. Mais l’exercice a ses limites puisque cette nouvelle mouture doit se distinguer de la ‘dissuasion concertée’, ce concept promu en septembre 1995 par François Fillon, en faveur d’une dissuasion partagée. Le quotidien ‘Le Monde’ estime dans un éditorial (3 mars 2026) que c’est un pas en avant pour l’Europe’. Et pourtant, seuls huit pays sur les 27 ont accepté de se rallier à cette idée, à défaut de l’applaudir : le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark.
L’axe Paris-Londres
Avec ce partenaire plutôt fiable, il y a concordance de vue puisque le 30 octobre 1995, lors du sommet des Chequers, le président Jacques Chirac et John Major, Premier ministre du Royaume Uni, admettent officiellement que ‘les intérêts vitaux de l’un ne pouvaient être menacés sans que les intérêts vitaux de l’autre ne fussent aussi en danger’. De là vont découler des accords de coopération, depuis le traité de Lancaster House de 2010 qui concrétise cette évolution avec la mise en place de centres de simulation à Valduc et Aldermaston, et permet aux deux nations de tester la fiabilité de leurs têtes nucléaires en s’épargnant des essais réels. Bref, aucune doctrine d’emploi commune n’est envisagée. Les arsenaux restent séparés. Pas question d’affirmer haut et fort que “l’Europe n’existera que lorsqu’elle sera une puissance nucléaire ”, comme le fit en juin 1995 le général Paul Véricel. On se limite aux symboles : témoin des l’opération Poker, les responsables britanniques sont les premiers étrangers à assister à une démonstration de la composante aérienne nucléaire française. On en oublierait presque que deux sous-marins français et britannique sont entrés en collision, début février 2009, quelque part dans l'océan Atlantique (…)
L’Allemagne...et les autres
C’est l'exemple du voisin encombrant avec qui le gouvernement français a failli pactiser à l’époque de F.J. Strauss, le ministre fédéral des Questions nucléaires (1955 - 1956) qui courtisait ouvertement la bombe et ne voulait surtout pas se laisser distancier. Sa vision du monde a inspiré les néo-gaullistes comme J. Chirac. En proposant en 1984 une “ dissuasion européo-américaine, ”il inclut alors l’Allemagne qui, écrit-il, participerait directement au niveau de sa responsabilité”. Depuis, les Allemands ont avancé (sic) jusqu’à vouloir échafauder, le Sonderweg aidant, un parapluie nucléaire européen indépendant …sous leadership allemand ! Et voici que se profile un sponsor disposé à financer la puissance nucléaire française en échange d'une dissuasion nucléaire conjointe. Après tout, celui qui aspire à être la première armée d’Europe, ne doit-il pas en posséder tous les attributs, y compris l’atome ? Cette perspective alimente la méfiance, y compris l’anti-germanisme décomplexé d’une partie de la classe politique (LFI) qui risque de torpiller les tractations franco-allemandes en faveur de d’une alerte avancée capable de détecter l’entrée des missiles.
Les Polonais ? Alors que leur président Karol Nawrocki plaide pour une dissuasion nucléaire nationale, d’autres dirigeants à Varsovie envisagent l’accueil d’armes françaises à bras ouverts sur leur territoire sauf que …ce scénario n’est pas à l’ordre du jour.
Tandis que Norvégiens et Finlandais ont demandé un temps de réflexion, les Suédois et Danois ont accepté la proposition française de coopération stratégique mais avec un bémol : la première ministre danoise et son homologue suédois ont tenu à préciser (comme les Néerlandais et les Belges) que le dispositif nucléaire français viendrait en complément du ‘parapluie nucléaire’ de l’OTAN. Et Stockholm n’a pas eu besoin de rappeler que tout accueil des armes nucléaires sur son sol en temps de paix n’était pas recommandé.
Aussi étrange que cela puisse paraître, l’Europe du Sud a été exclue du tableau de chasse. Les Italiens ont préféré faire bande à part et le gouvernement de G. Meloni , qui valide le scénario d'un retour à l'énergie nucléaire dans son pays, est amnésique du protocole franco-germano- italien du 25 novembre 1957 pour une communauté de recherche et de production en matière d'armements conventionnels et nucléaires. Quant aux Espagnols ? Lors de la Conférence sur la sécurité de Munich, le président Pedro Sánchez a explicitement rejeté le projet d’une Europe nucléarisée la qualifiant de ‘stratégie coûteuse, risquée et, en fin de compte, incompatible avec une conception moderne de la sécurité’. ‘Ce n’est pas une garantie, a-t-il averti, mais une roulette russe.
Le ‘parapluie’ fantasmé de Macron
Pour compenser la perte d’influence de la France sur la scène internationale, contrer le virus de fin de règne, bref, parvenir à ses fins, Macron prône la "montée en puissance" de l’arsenal français et tant pis pour les principes ! Y compris ceux de la ‘stricte suffisance’. Le théoricien du ‘en même temps’ ambitionne de partager son parapluie (nucléaire) mais, un parapluie n’a jamais interdit la pluie, comme dirait Benoît Pélopidas, le fondateur du programme d'étude des savoirs nucléaires (Nuclear Knowledges) à Sciences-Po. Il est tentant de répudier le ‘fair play’ de la transparence, mais il est ironique que le partisan de cette pratique soit l’un des éminents ‘trouble-makers’ de l’arms contrôl qui trichait en 1992 sur le nombre d’essais nucléaires. D’ailleurs, lorsque l'Allemagne proposa à Genève en décembre 1993 un registre international (placé sous l'égide de l'ONU) sur toutes les armes nucléaires, leur emplacement et le décompte des matières fissiles, les autorités françaises rejetèrent la proposition, avec la bénédiction des voix autorisées d’outre-Atlantique et le silence de Pyongyang.
A l’heure où le Traité de Non Prolifération (TNP) est aux abois, le locataire de l’Elysée joue un jeu dangereux en voulant infecter quelques Européens (8 sur les 27) du spectre de l’Eurobombe. Il veut enterrer avec panache le concept de ‘dissuasion ‘minimale’, ou ‘dissuasion défensive’ censée dissuader le commun des mortels de penser l'impensable. Ce faisant, voilà que se pointe au nom de la France, un remake de ‘l’opacité nucléaire’ Depuis mars 2026, ce n’est plus une exclusivité israélienne !
Le Japan Institute of International Affairs estime que l’augmentation de l’arsenal français et l’abandon d’une transparence ancienne constituent un coup dur pour le régime de non-prolifération. Lorsque le premier pas vers la prolifération verticale passe par le déni de la transparence…quelle avancée !
Ben Cramer
