Le dernier traité de désarmement nucléaire russo-américain (‘New START’) expire le 5 février 2026, sans perspective de renouvellement. Un traité qui arrive à son terme. Tout comme la vision du désarmement qui se reflète dans le discours de M. Gorbatchev du 16 février 1987...il y a (donc) 39 ans.
‘Mesdames et messieurs, Camarades !
Jusqu'à une époque relativement récente, les réflexions sur ces thèmes et sur d'autres, voisins, étaient considérées comme un jeu de l'esprit, comme des occupations éloignées des soucis quotidiens des gens, dignes des philosophes, des savants et des théologiens. Ces 20 à 25 dernières années, ces problèmes se sont posés sur un plan concret. Je pense que chacune des personnes ici présentes comprendra pourquoi.
La création suivie de l'accumulation de l'arme nucléaire et de ses vecteurs au-delà des limites raisonnables ont rendu l'homme techniquement capable de mettre fin à sa propre existence. En même temps, l'accumulation du matériau social explosif dans le monde, les tentatives de continuer à régler les problèmes d'un monde tout à fait différent par la force et par des procédés hérités de l'âge de la pierre, rendent également la catastrophe très probable politiquement.
La militarisation de la mentalité et du mode de vie affaiblit, voire supprime les freins moraux qui retiennent le mouvement vers le suicide nucléaire. Nous n'avons pas le droit d'oublier que le premier pas dans ce sens, le plus risqué, a déjà été franchi. L'arme nucléaire a bel et bien été employée contre les humains à deux reprises. Dans des dizaines de cas — et je le souligne, des dizaines ! — , comme l'ont établi et confirmé des documents, la possibilité de l'utiliser contre d'autres Etats a été envisagée sérieusement. Je ne dis pas cela à titre de critique ou de désapprobation, même si ces projets méritent largement l'une et l'autre. Je le dis pour souligner encore une fois combien l'humanité s'est rapprochée du point de non-retour.
Aujourd'hui, un sous-marin stratégique porte un potentiel d'extermination égal à plusieurs Seconde Guerre mondiale. Et ces sous-marins se comptent par dizaines et, à part eux, il y a encore bien d'autres systèmes nucléaires. Il est impossible de se représenter cet enfer, cette négation de l'idée même de l'homme qui se produirait si même la partie la plus infime des arsenaux nucléaires modernes était utilisée.
Après la Seconde Guerre mondiale (comme, d'ailleurs, après la Première), des tentatives ont été faites pour instaurer un ordre mondial qui empêcherait le massacre des peuples de se répéter. Ces tentatives ont laissé des traces, même si elles n'ont pas justifié pleinement les attentes. Néanmoins, l'Organisation des Nations Unies fonctionne. Il existe également d'autres structures permettant les contacts entre Etats et mouvements sociaux, structures qui étaient autrefois absentes. Bref, la recherche des moyens politiques permettant à la communauté mondiale d'échapper à cette « logique » vicieuse qui amenait aux guerres mondiales se poursuit.
Après une guerre nucléaire, il n'y aura plus de problèmes, car il n'y aura plus personne pour se réunir, pas même autour d'une table de négociations, ni autour d'une souche, autour d'une pierre. Une seconde Arche de Noé ne survivra pas au déluge nucléaire. Il me semble que tout le monde arrive à le conceptualiser. Il reste maintenant à se rendre compte qu'il est déjà trop tard pour espérer que les choses s'arrangeront d'elles-mêmes. Il faut, sans plus attendre, adapter les échanges internationaux, le comportement des gouvernements et des Etats aux réalités de l'ère nucléaire.
En effet, la question qui se pose est de savoir si la mentalité politique s'adaptera aux impératifs de notre époque ou bien si la civilisation — et la vie elle-même sur Terre — seront anéanties. Dans toutes les affaires quotidiennes et, à plus forte raison dans la politique internationale, il ne faut pas oublier un instant la contradiction qui domine actuellement le monde, à savoir la contradiction entre la guerre et la paix, entre l'existence et le néant, sachant qu’on doit s'efforcer de la résoudre à temps au profit de la paix. Et pour y arriver, il faut révéler, encourager, échanger mutuellement tout ce qui a été réalisé de meilleur dans l'Histoire, chercher des approches nouvelles, créatives, pour aborder les vieux problèmes. Ce n'est pas seulement le progrès du genre humain, mais sa survie elle-même qui dépendent de la question de savoir si nous aurons la force et le courage de conjurer les menaces qui pèsent aujourd'hui sur le monde. Nous estimons que nous avons des raisons de l'espérer. (…)
Mesdames, messieurs, camarades ! (…)
Il est très important que les idées du Forum et son esprit parviennent aux vastes milieux sociaux et politiques et, ce qui est encore plus essentiel, qu'elles se reflètent dans les activités de ceux qui gouvernent les Etats. Il doit en être ainsi, car ces idées concernent la question la plus importante et la plus pressante : comment préserver l'avenir de l'humanité ?
Une politique internationale déterminée par notre politique intérieure
J'ai bien des choses à vous dire au sujet des problèmes examinés au Forum. Je voudrais vous exposer le point de vue de notre gouvernement. Mais avant de le faire, je tiens à attirer votre attention sur le point suivant. Vous êtes venus en Union soviétique à un moment où des transformations révolutionnaires sont en cours dans notre pays. Elles ont une importance considérable pour notre société, pour le socialisme dans son ensemble et pour le monde entier. Ce n'est qu'après avoir compris leur contenu, leur sens et leurs objectifs que l’on peut juger correctement de notre politique internationale. Devant mon peuple, devant vous et devant le monde entier, je déclare en toute responsabilité que notre politique internationale est plus que jamais déterminée par notre politique intérieure, par l'intérêt que nous avons à nous concentrer sur notre travail d'édification afin de développer notre pays. C'est précisément pour cette raison que nous avons besoin d'une paix stable, une orientation prévisible et constructive des relations internationales.
L'on parle souvent — et nous l'entendons aujourd'hui encore — de la menace émanant prétendument de l'URSS, de la ‘menace soviétique’ qui pèserait sur la paix et la liberté.
Eh bien, la réorganisation que nous avons engagée sur une aussi vaste échelle et qui est irréversible, montre à tous où nous voulons orienter nos ressources, vers quoi sont tournés nos desseins, ce que sont nos intentions et nos programmes réels, comment nous envisageons d'utiliser l'énergie intellectuelle de notre société.
Notre intention principale est de faire valoir le potentiel du socialisme en mettant en oeuvre les forces de tout le peuple. (…) Nous voulons plus de socialisme, et donc nous voulons plus de démocratie. (…) C'est à des aunes socialistes, et pas à d'autres que nous mesurons nos succès et nos erreurs. Mais nous voulons que l'on comprenne bien : que la communauté mondiale sache enfin reconnaître que si nous désirons rendre notre pays meilleur, personne n'aura à en pâtir, le monde entier ne fera qu'y gagner. La Réorganisation, c'est une invitation lancée par le socialisme à la compétition pacifique avec n'importe quel autre système social et nous saurons démontrer dans les faits que c'est au profit du progrès universel et de la paix dans le monde entier. Mais pour qu'une telle compétition ait lieu et prenne des formes civilisées qui soient dignes de l'humanité du XXIe siècle, une nouvelle mentalité s'impose ; il est nécessaire de renoncer à un mode de pensée, à des stéréotypes et à des dogmes hérités d'un passé irrévocablement révolu.
Briser la guillotine nucléaire
Nous sommes arrivés à des conclusions qui nous ont contraints à revoir certaines choses qui nous semblaient autrefois être des axiomes car, après l'embrasement d'Hiroshima et de Nagasaki, la guerre mondiale cessait d'être ‘la poursuite de la politique par d'autres moyens’.
Une guerre mondiale ferait disparaître les auteurs eux-mêmes d'une telle politique. Nous nous sommes astreints à bien nous imprégner de la compréhension du fait qu'en accumulant des armements nucléaires et en les perfectionnant, le genre humain se privait de l'immortalité. Il ne peut la retrouver qu'en détruisant l'arme nucléaire. Nous avons rejeté le droit des gouvernants de n'importe quel pays, qu'il s'agisse de l'URSS, des Etats-Unis ou de tout autre Etat, de condamner à mort l'humanité. Nous ne sommes pas des juges et les milliards d'hommes ne sont pas des criminels qu'il faut châtier. C'est pourquoi il faut briser la guillotine nucléaire. Les puissances nucléaires doivent aller au-delà de leur propre ombre nucléaire pour entrer dans un monde dénucléarisé et par là-même, en finir avec la rupture entre la politique et les normes morales unanimement admises. La tornade nucléaire balaiera aussi bien les socialistes que les capitalistes, les justes et les pêcheurs. Est-ce une situation morale ? Nous autres, communistes, estimons que non. Cette nouvelle mentalité qui est appelée à liquider la coupure entre la pratique politique et les normes morales et éthiques unanimement admises, nous l'avons en quelque sorte enfantée dans les douleurs.
Un système global de sécurité
Il y a un an, à ce Forum suprême de la société soviétique qu'est le congrès du Parti, nous avons exposé notre conception du monde, notre conception philosophique de son présent et de son avenir. Or, nous ne nous sommes pas limités à proclamer notre doctrine théorique. Nous avons élaboré, sur sa base, une plate-forme politique concrète, celle d'un système global de sécurité internationale. Il s'agit justement d'un système qui repose sur le principe selon lequel il est impossible de garantir sa propre sécurité au détriment de celle des autres. C'est un système qui tient rigoureusement compte des principes de la sécurité : militaire, politique, économique et humaine.
Dans le domaine politique et militaire, nous avons avancé un programme de liquidation de l'arme nucléaire d'ici à l'an 2000. Il a été proclamé au nom du peuple soviétique le 15 janvier 1986. Nous sommes convaincus que cette date passera dans l'histoire de la lutte pour la sauvegarde de la civilisation. Mais avant cela, nous avons pris l'initiative d'arrêter toutes les explosions nucléaires. Bien plus, nous avons prorogé à maintes reprises notre moratoire unilatéral en la matière. C'est à nous que revient l'initiative du Sommet de Reykjavik où nous sommes venus avec des propositions qui, si elles avaient été acceptées par l'autre partie, auraient marqué l'arrêt de la course aux armements et un tournant radical vers le désarmement, vers l'élimination du danger nucléaire. Avec nos alliés, nous avons
avancé d'audacieuses initiatives d'envergure concernant les mesures de confiance, la réduction des armements conventionnels et des forces armées en Europe. Nous nous sommes déclarés prêts à démanteler complètement les armes chimiques.
A Vladivostok, nous avons invité tous les pays d'Asie et du Pacifique à rechercher en commun la sécurité pour tous et pour chacun dans cette immense région en plein essor. Nous les avons appelés à une coopération égale et mutuellement avantageuse. Nous avons signé la Déclaration de New-Delhi où convergent nos approches philosophiques et politiques concernant l'édification d'un monde dénucléarisé, celles de cette grande puissance qu'est l'Inde et celles de ces plus d'un milliard d'hommes que regroupe le Mouvement des non-alignés. Fervents partisans d'un nouvel ordre économique mondial, nous avons formulé et soumis à l'examen général notre conception de la sécurité économique internationale. Enfin, tout le monde peut constater que nous avons de nouvelles approches des problèmes humanitaires, classés dans la ‘troisième corbeille d'Helsinki’. Je dois pourtant décevoir ceux qui y voient le résultat des pressions que l’Occident exerce sur nous, ceux qui pensent que nous cherchons à plaire, tout en dissimulant nos véritables objectifs.
Ainsi, dans toutes les directions, nous cherchons à traduire notre conception philosophique du monde dans le langage de la politique concrète. On ne peut, évidemment, édifier et cimenter le nouvel édifice de la sécurité internationale que sur la confiance. Nous nous rendons bien compte que cette confiance demandera bien des efforts. Pas seulement
de notre part, bien que si l'on se réfère à notre histoire, nous ayons davantage de raisons de nous méfier. La confiance doit naître de l'expérience de la coopération, d'une meilleure connaissance réciproque, du règlement de nos problèmes communs. Il est tout à fait faux de poser la question sous la forme suivante : d'abord la confiance, et ensuite tout le reste : le désarmement, la coopération, les projets conjoints. Le renforcement général et maximum de la confiance dans notre société est sans doute l'un des résultats les plus tangibles de la Réorganisation en cours en Union soviétique. Ceci renforce notre conviction qu'il est possible d'instaurer également la confiance qui s'impose dans les relations internationales.
L’heure de vérité sur Reykjavik
Je voudrais revenir sur Reykjavik. Ça n'a pas été un échec, mais une percée. Les négociations n'ont pas été des négociations ordinaires, mais une heure de vérité lorsqu’une perspective fantastique nous permettant de nous engager dans la voie d'un monde dénucléarisé s'est
dessinée. Si Reykjavik a provoqué partout dans le monde une réaction aussi brutale, c'est que nous y avons abordé le problème de la réduction des arsenaux nucléaires dans un registre conceptuel foncièrement nouveau, comme un problème à la fois politique et psychologique, et non comme un problème purement militaire et technique. On a presque trouvé la solution. Mais qu'allons-nous faire de ce ‘presque’ qui nous a empêchés à Reykjavik de rejoindre l'arrivée ? Je ne tiens nullement à reprendre la polémique sur les raisons de cela. Je veux seulement attirer votre attention sur le fait suivant : lorsque, à un moment donné, les deux parties sont convenues à Reykjavik de réduire radicalement leurs arsenaux nucléaires pour les liquider par la suite, cela signifiait pratiquement qu'elles reconnaissaient que l'arme nucléaire ne pouvait plus garantir pleinement la sécurité. Ce qui s'est produit à Reykjavik a (donc) changé irrévocablement le caractère et l'essence même des débats sur un monde futur. Néanmoins, la possibilité qui s'y est offerte a effrayé certains qui nous tirent en arrière. Mais si tenace que soit le passé, il ne reviendra plus. Je suis persuadé que l'humanité est capable de secouer ses chaînes nucléaires, et j'espère même qu'elle se mettra assez prochainement à le faire. Mais il faut lutter pour y parvenir, lutter sérieusement.
La nouvelle mentalité politique est appelée à conférer une nouvelle qualité à la civilisation, ce qui nous permet déjà d'affirmer qu'elle n'est pas une seule et unique correction des positions, mais une méthodologie de la conduite des affaires internationales. Tant dans cette salle qu'ailleurs, il est sans doute difficile de trouver quelqu'un qui considère l'arme nucléaire comme une chose anodine. Il y a cependant pas mal de gens qui croient sincèrement qu'elle est un mal nécessaire pour conjurer le mal encore plus redoutable qu'est la guerre. C'est justement la thèse qui se trouve à la base de la doctrine de la dissuasion nucléaire. Que dirais-je à ce sujet ?
Premièrement. Même en s'appuyant sur cette doctrine, on ne saura pas contester que le ‘sauf-conduit nucléaire’ n'est pas impeccable ni illimité. Il peut, à tout moment, se transformer en arrêt de mort pour l'humanité. Plus les armes nucléaires seront nombreuses, plus les chances de les maîtriser seront minces. La prolifération de l'arme nucléaire, la sophistication des systèmes techniques dont elle est tributaire, son transport à des échelles de plus en plus importantes, l'éventualité permanente de pannes techniques, ainsi que les manifestations de la faiblesse humaine ou de la mauvaise volonté de quelqu'un, tout cela pris ensemble représente un immense éventail de hasards dont dépend le principal : l'humanité sera ou ne sera pas.
Refuser de s'accrocher à la menace
Deuxièmement. Regardons la doctrine de la dissuasion sous un autre angle. Sur le fond, c'est une politique de menaces. Chaque modèle de conduite a sa propre logique. Si la menace devient un instrument de la politique, il est tout à fait naturel de désirer que cette menace soit prise au sérieux par tout le monde et dans chaque cas concret. Mais il faut pour cela étayer périodiquement les menaces par actes. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit de l'emploi de la force militaire. D'où la seule conclusion possible : considérée dans une perspective historique, la politique de dissuasion ne réduit pas l'éventualité de conflits militaires mais, au contraire, l'accroît. Néanmoins, même après Reykjavik, on continue à s'accrocher à cette doctrine. Et ceux qui le font le plus souvent sont sans doute ceux qui aiment à faire appel à la morale dans la confrontation avec nous. Mais voyons comment ils se comportent eux-mêmes de ce point de vue, du point de vue de la morale contemporaine normale ? En effet, ils sont persuadés, et ne le cachent même pas, que c'est seulement en s'appuyant sur des menaces, sur la force et sur la possibilité permanente d'employer cette force que l'on peut et que l'on doit mener le dialogue avec les autres et bâtir des relations avec eux. Quelle serait notre attitude à l'égard d'un tel individu s'il nous arrivait de le rencontrer dans la rue ? Pourquoi donc de tels critères depuis longtemps qualifiés de barbares quand il s'agit des rapports entre les individus sont-ils toujours considérés — et ce par des personnes tout à fait civilisées — comme une norme presque naturelle dans les rapports entre Etats ? !
Troisièmement. Dans les discussions sur le désarmement, il arrive d'entendre la thèse suivante : la nature a nanti l'homme d'un certain ‘instinct de violence’, de l’instinct de guerre’ et cet instinct serait indéracinable. Qu'est-ce à dire ? La guerre serait l'inévitable compagnon de l'homme ? On ne peut accepter de telles façons de voir. Elles rappellent les temps durant lesquels des armes plus sophistiquées étaient mises au point et utilisées pour asservir d'autres peuples et les exploiter ou même les piller tout bonnement. Un tel passé ne justifie pas qu'il en soit de même à l'avenir et, a fortiori, il ne saurait lui servir de modèle. Au seuil du XXIe siècle, l'homme a de larges connaissances et sait faire énormément de choses. C'est pourquoi il se doit de bien comprendre la nécessité de démilitariser le monde. Nous sommes sûrs qu'un tel monde est possible et nous ferons tout pour garantir la réussite de cette entreprise sociale, sans doute, la plus importante.
Mettre fin aux essais nucléaires
Devant cette assistance aussi prestigieuse, je tiens à déclarer que l'Union soviétique ne renoncera pas à son objectif de mettre un terme aux essais nucléaires, d'obtenir une réduction radicale des stocks d'armements nucléaires pour ensuite les liquider (…) La situation présente exige que le régime du droit international soit perfectionné et renforcé.
En aucun cas, on ne doit l'affaiblir ni en retirer les éléments majeurs.
Démilitariser l’espace extra-atmosphérique
La menace de voir la course aux armements s'étendre à l'espace souligne le caractère exceptionnel et je dirais même, dramatique, de la situation. Si cela se produit, l'idée même du contrôle des armements se trouvera compromise. La méfiance, la suspicion mutuelle et la tentation de devancer les autres dans le déploiement de nouveaux systèmes d'armes augmenteront en flèche. La déstabilisation deviendra alors un fait et revêtira un caractère de crise. Le risque d'un déclenchement accidentel de la guerre augmentera considérablement d'un seul coup. A l'heure actuelle, la souveraineté de chaque Etat s'étend à l'espace atmosphérique au-dessus de son territoire national. Chaque Etat a, par conséquent, le droit incontestable de se protéger contre toute invasion. Mais depuis l'espace, où l'on se propose maintenant d'installer des armes, c'est une menace beaucoup plus grave qui en émanera. De tels desseins sont une tentative de créer un nouvel instrument de chantage à l'encontre des Etats indépendants. Aussi n'est-il pas temps de poser la question de l'interdiction de ‘faire circuler’ des armes dans l'Espace au-dessus des populations d'autres pays en termes de droit international !
Se méfier des ‘chasses gardées’
D'aucuns considèrent toujours le monde comme leur ‘chasse gardée’ et proclament de façon arbitraire certaines zones de leurs ‘intérêts vitaux’. Cela stimule aussi la course aux armements, car cela découle d'une attitude consistant à miser sur la force sans laquelle il est impossible de s'assurer la possibilité de dicter sa volonté politique et économique aux autres. Ce sont des stéréotypes de la mentalité d'autrefois quand on estimait ‘légitime’ d'exploiter d'autres peuples, de disposer de leurs ressources, de décider arbitrairement de leur sort. A quoi conduit la persistance de telles approches ? A une multiplication des conflits régionaux. Les flammes de l'animosité montent. Elles s'étendent dangereusement et les Etats dont elles lèchent directement ou indirectement les intérêts deviennent de plus en plus nombreux. Les conflits régionaux se répercutent gravement sur l'état général des relations internationales. Des gens tombent sur les champs de bataille de guerres déclarées et non déclarées, au front et à l'arrière. Des pays qui souffrent de la misère et où la famine est massive sont précipités dans le gouffre d'une course aux armements ruineuse.
Nous sommes contre une rupture artificielle des rapports qui se sont établis tout au long de l'histoire. Cependant, la justice exige que l'activité économique internationale soit réglementée de manière à exclure le pillage des pauvres par les riches. Peut-on vivre tranquillement dans un monde où les trois quarts des pays sont criblés de dettes qu'ils sont incapables d'acquitter tandis qu'une poignée d'Etats tient le rôle d'usuriers tout-puissants ? La persistance de cette situation est grosse d'une explosion sociale, capable elle aussi de détruire la civilisation contemporaine. Un règlement politique équitable des conflits régionaux est dicté par cette même logique du monde interdépendant qui forme un tout logique, qui implique aussi la solution d'autres problèmes globaux ; problèmes alimentaire et écologique, problème de l'énergie, de l'alphabétisation totale, de l'enseignement et de la santé.
Combattre le terrorisme
Le monde contemporain souffre d'un autre mal encore : le terrorisme, un fléau terrible. Pourtant, comme je l'ai déjà dit récemment, chercher à le vaincre à l'aide du terrorisme d'Etat, c'est commettre un crime encore plus grave contre l'humanité. Cette ‘méthode’ fait
encore plus de victimes et sacrifie le droit international et la souveraineté nationale, sans parler de la morale et de la justice. Elle engendre le cercle vicieux de la violence et de l'effusion de sang, la situation générale s'aggrave. Nous avons déjà déclaré à l'ONU et à d'autres forums internationaux — et aujourd'hui je voudrais le confirmer — que nous sommes prêts à lutter par des efforts conjugués contre toutes les formes de terrorisme.
Tous les problèmes que j'ai cités sont importants, car ils marquent un tournant après lequel de nouveaux horizons s'ouvrent à la civilisation humaine. Cependant, ils sont dans une dépendance variable : pas un seul problème ne pourra être normalement résolu si la course aux armements ne cesse pas.
L'Union soviétique et tous les Soviétiques se conçoivent comme une partie de la communauté mondiale. Les inquiétudes de l'humanité sont nos inquiétudes, sa douleur est notre douleur, ses espoirs sont nos espoirs.
Protéger notre 'maison commune'
Mais quelles que soient les divergences qui nous divisent, nous devons apprendre à préserver en commun la grande famille humaine. Au cours de la rencontre de Genève, le Président des Etats-Unis a suggéré l'idée que si la Terre était jamais menacée d'une invasion d'Extraterrestres, les Etats-Unis et l'Union soviétique s'uniraient pour repousser l'attaque. Je ne vais pas contester cette hypothèse, bien que, à mon avis, il n'y ait pas encore lieu de s'alarmer à ce sujet. Il est plus important de nous attaquer aux inquiétudes qui sont déjà entrées dans notre maison commune, de nous rendre compte qu'il est nécessaire d'écarter le danger nucléaire, de reconnaître qu'il n'existe aucun toit sur terre ni dans l'espace sous lequel on pourrait se mettre à l'abri d'un ouragan nucléaire.
L'URSS n'exige rien pour elle de ce qu'elle voudrait refuser aux autres ; elle ne prétend pas à une sécurité qui serait ne fut-ce qu'un peu plus grande que celle des Etats-Unis, par exemple. Mais elle n'acceptera jamais un statut incomplet, une discrimination. Regardez bien toutes nos propositions. Elles ne comportent aucune tentative de laisser quelques armes qui sont les nôtres en marge des négociations. Notre principe est simple : il faut tout limiter et réduire et, quant aux armes d'extermination massive, aller jusqu'à leur destruction. Là où il y a une inégalité en ce qui concerne certains éléments, il faut égaliser la situation. Non pas par leur accroissement chez celui qui est en retard, mais par leur réduction chez celui qui a pris une avance.
Certes, il y aura des étapes dans la voie qui conduit à l'objectif historique d'un monde démilitarisé. Et à chacune de ces étapes, on devra respecter mutuellement les intérêts, l'équilibre à un niveau raisonnable et suffisant avec une tendance permanente à la baisse. Tous doivent comprendre que la parité dans la capacité à s'anéantir mutuellement à plusieurs reprises est une folie, une absurdité. Tout en abaissant le niveau du face-à-face militaire, il importe, à notre avis, de prendre des mesures qui permettraient de réduire ou, ce qui serait mieux, d'exclure complètement la possibilité d'une attaque inopinée. Il faut retirer les armes offensives, les plus dangereuses, de la zone de démarcation. Cela dit, il est évident que les doctrines militaires devront revêtir un caractère exclusivement défensif.
J'avais déjà dit plus d'une fois qu'aujourd'hui où d'importantes mesures de désarmement réel touchant la sécurité nationale, le domaine le plus sensible, sont à l'ordre du jour, l'Union soviétique luttera pour la mise en place d'un dispositif assurant le contrôle et la vérification les plus rigoureux, y compris au niveau international. Il faut avoir l'entière assurance que tout le monde remplit ses engagements. L'expérience soviéto-américaine à Semipalatinsk ne pourrait-elle pas être considérée comme le prototype d'un tel contrôle ? Le problème du contrôle a aussi un autre aspect. On sait que les Etats-Unis possèdent de nombreuses bases militaires sur le territoire d'autres pays. Nous voudrions y avoir accès pour y procéder à des inspections afin d'être sûrs que des activités interdites, aux termes de tel ou tel accord éventuel, n'y sont pas pratiquées. La coopération des Etats sur le territoire desquels se trouvent ces bases serait évidemment nécessaire.
Le mieux serait de revenir à l'ancienne idée du démantèlement des bases à l'étranger et de ramener les troupes chez elles. Cela nous concerne nous aussi. (…) Nous ne prétendons pas détenir la vérité suprême. Nous répondons avec bonne volonté aux propositions faites par d'autres pays, des partis politiques, des mouvements sociaux et par des particuliers. L'Union soviétique a soutenu les idées de créer un corridor dénucléarisé en Europe centrale, des zones dénucléarisées en Europe du Nord, dans les Balkans, dans le Pacifique Sud et dans d'autres régions. Nous sommes prêts à organiser des consultations sur toute proposition pour trouver la meilleure solution qui conviendrait à tous.
Mesdames, messieurs, camarades !
Créer un Fonds pour la survie de l’Humanité
Une idée noble et prometteuse a été énoncée au cours de votre Forum : l'idée d'instituer un ‘Fonds pour la Survie de l'humanité'. Dans le cadre de cette institution, il serait possible d'organiser des discussions ouvertes sur les problèmes de la menace d'une guerre nucléaire. Le fonds pourrait encourager des recherches sur les problèmes les plus brûlants de la vie internationale, concourir à la mise au point de projets portant sur des problèmes globaux de l'humanité, y compris sur la lutte contre les nouvelles maladies graves. Pour notre part, nous saluerons une participation active — matérielle et intellectuelle — de l'opinion soviétique aux activités d'un tel fonds.
Je ne doute pas que les bonnes graines que vous avez semées au cours de votre Forum porteront leurs fruits. Les forces du militarisme qui sont partout synonymes de forces de l'ignorance et de la cécité spirituelle, ne sont pas toutes-puissantes. La naissance du mouvement des savants pour la prévention du danger nucléaire, les interventions passionnées et profondément compétentes des médecins, des écologistes, des hommes de la culture et des arts, la formation de différents groupements et associations antinucléaires sont le témoignage infaillible que l'Humanité pensante est déterminée à sauver le don précieux de la vie sur Terre qui est peut-être unique dans l'univers.
Dans cette salle sont représentées la politique et les sciences politiques. Je m'interroge : disposant des connaissances et de l'expérience acquises jusqu'ici, pouvons-nous avancer pas à pas vers des relations internationales plus régulières et harmonieuses, vers l'instauration d'un système global de sécurité internationale sûre et égale pour tous ? Je pense que nous le pouvons et le devons. Je crois que c'est l'espoir et le désir de trouver une réponse positive à cette question qui vous ont conduits à participer à ce large Forum.
Repenser à Vernadski
Notre éminent savant, Vladimir Vernadski avait lancé en 1922 cette mise en garde (Il y a 65 ans de cela, vous vous rendez compte I) : ‘Le moment n'est pas loin où l'homme aura la maîtrise de l'énergie atomique, une source de force qui lui permettra de bâtir une vie nouvelle comme il l'entendra... L'homme saura-t-il l'utiliser pour faire du bien au lieu de se détruire lui-même ? Est-il suffisamment intelligent pour pouvoir utiliser la force que la science doit lui fournir inévitablement ? Les savants ne doivent pas fermer les yeux sur les conséquences éventuelles de leur travail scientifique, du progrès de la science. Ils doivent se sentir responsables des conséquences de leurs découvertes. Ils doivent lier leur travail à une meilleure organisation de toute l'humanité’. Réfléchissez bien à ce qu'il a dit. ‘Auparavant, la pensée humaine s'employait sans réserve à maîtriser les forces de la nature. Aujourd'hui, une intervention dans la nature sans prendre en considération au préalable toutes les conséquences possibles qu'elle peut avoir, peut en faire un ennemi mortel de l'humanité’.
L'accident de Tchernobyl nous l'a rappelé par une tragédie d'une ampleur relativement locale. Mais la course aux armements nucléaires nous entraîne irrésistiblement vers une tragédie universelle. Pendant des siècles, les hommes ont cherché le remède qui les rendrait immortels. Il nous est difficile d'accepter que nous sommes tous mortels. Mais il est impossible de se résigner à ce que toute l'humanité et l'intelligence humaine aient une fin. Malheureusement, beaucoup d'hommes de notre génération se sont habitués à l'existence de l'arme nucléaire. Chez beaucoup, elle est devenue une sorte d'idole de la conscience réclamant des victimes toujours nouvelles. Il en est d'autres qui proclament que la course aux armements nucléaires est une garantie de la paix ou peu s'en faut. Hélas, l'arme nucléaire a beaucoup contribué à former le caractère de l'époque que nous vivons. Certes, sa destruction ne signifierait pas le retour à ce qui l'a précédée. Il est nécessaire que le renoncement à la dissuasion nucléaire ne délie pas les mains aux amateurs des aventures militaires. C'est un problème important. Certains en voient la solution dans le perfectionnement d'autres composants de la puissance militaire, des armements conventionnels. Ce n'est pas la bonne voie, elle est vicieuse.
Entrer dans l’ère post-nucléaire
L'humanité doit entrer dans l'ère post-nucléaire plus forte et guérie du mal nucléaire. Elle s'immunisera contre les tentatives de dicter sa volonté à autrui. A l'heure actuelle, le culte de la force et la militarisation de la conscience détruisent l'âme des relations internationales. D'où la tâche de les humaniser. Est-ce possible ? Certains estiment que oui. D'autres ne le pensent pas. Cela ne vaut pas la peine d'en discuter maintenant. Je pense que la nécessité objective l'emportera. Les peuples dans leur ensemble s'en rendent déjà compte de plus en plus. Ils comprennent qu'on ne saurait faire une guerre nucléaire. Faisons donc pour commencer un premier grand pas : réduisons les arsenaux nucléaires, prévenons la militarisation de l'espace. Profitons des résultats acquis à Reykjavik pour aller plus loin et voyons comment cela influera sur le climat international.
Personnellement, je pense que la confiance se renforcera et que de nouveaux horizons de coopération s'ouvriront avec chaque pas franchi dans cette voie. La démocratisation de la mentalité au niveau international, la participation active et autonome sur un pied d'égalité de tous les Etats, grands, moyens et petits, aux affaires de la communauté mondiale doivent y contribuer.
Humaniser les relations internationales, ne pas jouer au plus malin
Pour humaniser les relations internationales, des actions s'imposent dans la sphère humanitaire également, notamment en ce qui concerne l'information, les contacts entre les personnes, les échanges culturels, etc. Cela aidera à créer les garanties morales de la sauvegarde de la paix et, par là-même, à en élaborer les garanties matérielles. L'agression pratiquée par certains Etats dans le domaine de l'information conduit à un appauvrissement spirituel et présente un obstacle à une communication normale entre les humains des différents pays, à l'enrichissement mutuel des cultures. Elle engendre l'animosité et l'isolement des peuples. Convenez cependant qu'un peuple qui connaît et apprécie la culture et l'art des autres peuples ne peut pas éprouver de sentiments hostiles à leur égard. Le règlement des conflits régionaux est un impératif de notre temps. Aussi ne saurait-on accepter ici qu'une approche sérieuse, circonspecte, je dirais délicate, et non pas des coups, des raids relevant de la piraterie et une menace permanente d'user de la force armée. (...) L'essentiel est de respecter strictement le droit des peuples de choisir eux-mêmes leur avenir sans s'ingérer dans les affaires intérieures d'autrui.
Mesdames, Messieurs, Camarades,
A mesure que croît la menace d'une nouvelle relance de la course aux armements, que s'aggravent brusquement les problèmes régionaux et ce qu'on appelle les ‘problèmes globaux,’ le temps semble se comprimer. On ne saurait le gaspiller en tentant de jouer au plus malin, et d'obtenir des avantages unilatéraux. L'enjeu est trop grand : il y va de la survie de l'humanité. C'est pourquoi il devient vital de prendre en considération ce facteur critique qu'est le temps. Que les idées du Forum atteignent tous les coins de la Terre, rapprochent l'avènement de la lucidité et élargissent la compréhension mutuelle !
Que vos efforts aident à la progression vers un monde dénucléarisé au nom de l'immortalité de la civilisation humaine !
Mikhail Gorbatchev - Discours prononcé le 16 février 1987.
(Les titres sont de la rédaction).
