Proliférations nucléaires

Vers la mort cérébrale du TNP

enfants MISSILESUne conférence onusienne pour rien ? La 11e conférence chargée d’examiner la mise en œuvre du TNP, qui s’est tenue à New York du 27 avril au 22 mai, s’est achevée, avec quelques constats désarmants : l’avenir du TNP de 1970 (et ratifié par la France 23 ans plus tard) est aussi incertain qu’un parcours à travers le détroit d’Ormuz. La dernière conférence d’examen du TNP marque une forme de mort cérébrale du traité. Si 193 États parties au Traité ne sont pas parvenus à dégager un consensus sur un document final, blâmer l’Iran est un peu facile.

Téhéran en toile de fond

Lors de la journée d'ouverture, la délégation étatsunienne a condamné la nomination d’un Iranien au poste de vice-président de la conférence ; tandis que la délégation iranienne a proposé de reporter ladite conférence jusqu'à la fin de la guerre. Au-delà de ces mises en scène diplomatiques, la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran est venue nous rappeler une triste et immuable vérité : lorsque les bombes pleuvent, le temps se fige.
Les représentants des signataires du TNP se sont retrouvés à New York, comme pour rappeler (une fois tous les 5 ans) aux mortels (que nous sommes) qu’il est condamnable de participer à la course aux armements nucléaires. N’en déplaisent à Poutine ou Kim Jong-Un, les déclarations de menaces d’emploi d’armes nucléaires n’arrangent rien. D’ailleurs, comme le fait remarquer George Perkovich de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, dans une tribune publiée début avril par le Bulletin of the Atomic Scientists. Cette guerre a créé un dangereux précédent : si vous possédez des armes nucléaires, vous pouvez attaquer un État dont vous pensez qu’il a l’intention d’en développer’. Israël qui n'est pas signataire du TNP, détient des armes nucléaires et a pu bombarder un État signataire du TNP qui n'en possède pas. Mieux encore : la guerre lancée contre l’Iran est ‘en substance, une exigence de capitulation inconditionnelle. Il s’agit là d’un modèle de relations internationales différent de celui sur lequel reposait le TNP’, c’est-à-dire celui du ‘compromis’. De quel compromis s’agit-il ?

Le TNP, un ‘deal’ qui vole en éclats

Le TNP repose ou plutôt reposait sur un compromis. C’est d’ailleurs à cause de ce compromis que les représentants de la France ont pris plus de 20 ans pour le ratifier ! De quoi s’agit-il ? En résumé, les États qui ne possèdent pas d'armes nucléaires s'engagent à ne pas en acquérir, à la condition que ceux qui en possèdent s'engagent à procéder à un désarmement à terme. Dit autrement : les États qui ne possèdent pas d'armes nucléaires (NNWS) et qui ont pris l'engagement de ne pas en détenir, sont en droit d'attendre de la part des États nucléaires (NWS) qu'ils remplissent leur part de contrat ”. Ce contrat est simple : si les puissances nucléaires renoncent à faire de la prolifération verticale, ceux qui ne sont pas détenteurs d’une bombe A ou H s’engagent à renoncer à toute prolifération, y compris les bénéfices d’une prolifération horizontale. Ce marché a-t-il été proposé au nom de la paix ? En tout cas au nom de la sécurité, et même au nom d'un certain désarmement. En effet, il y a moyen de lier non-prolifération et désarmement . Le 22 septembre 2004, les ministres des affaires étrangères de l’Afrique du Sud, du Brésil, de l’Egypte, l’Irlande, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, et la Suède ont fait valoir que le désarmement et la non-prolifération marchent main dans la main’. Les 7 ministres l’ont soutenu dans un article publié par le IHT et reproduit dans les colonnes de l’Orient-le-Jour

Le recours à la ‘dissuasion avancée’

Les propos du président Macron à l’Ile Longue s’inscrivent en faux avec les engagements pris en 2000, en 2010, ainsi qu’avec la déclaration commune de janvier 2022 des cinq puissances nucléaires, (‘le P5’) qui visait à prévenir toute dynamique de course aux armements. Pour perturber, voire enterrer les bonnes intentions du TNP, Français et Britanniques ont décidé de tordre le cou aux principes érigés par les architectes du TNP. Quitte à attribuer cette érosion du tabou nucléaire aux seuls États désignés de ‘proliférateurs’ (Corée du Nord, Inde, Pakistan ou Iran, sans Israël,) comme l’a fait le président Macron lors de son discours à l’Ile Longue le 2 mars 2026. Cet unanimisme au sein de la classe politique parisienne, y compris parmi les écologistes, pour cautionner et applaudir cette ‘dissuasion avancée’, est un signe inquiétant, à la fois pour les Français, les Européens et ceux qui misaient (à tort ou à raison) sur les fondements du TNP.
Ironie de l’histoire, les dirigeants à Londres comme à Paris adoptent la même posture que celle qu’ils reprochent à l’Iran. Quoi qu’on pense de ce régime paria, il s’agit pour les uns et pour les autres, de Moscou à Pyongyang, en passant par Minsk, de renforcer ses capacités militaires, y compris nucléaires.. Par n’importe quel moyen, y compris la dissimulation des chiffres.

La fin de la transparence

Il s’agit désormais d’affirmer haut et fort que toute entorse à la prolifération (verticale) ne pourra plus être dénoncée ou sanctionnée puisque l’exigence de transparence est abandonnée. Et tant pis si l’annonce de la fin de la transparence relatif à l’’arsenal nucléaire rompt avec une pratique diplomatique capable d’instaurer un minimum de confiance. Et tant pis s’il y a inversion des décennies de politique de désarmement progressif. En 2021, le Royaume-Uni annonce vouloir augmenter le plafond de son stock total d’ogives, en expliquant, 5 ans avant Paris, que le gouvernement ne divulguerait plus publiquement la moindre donnée sur le stock opérationnel d’armes nucléaires du pays. La France de Macron a pris ce train en marche.

Vers un retrait de l’Iran ? 

Au vu des entorses au TNP et de la façon dont Paris et Londres s’évertuent à exploiter le TNP à leur profit, et/ou bricoler des stratégies de sécurité européenne en contradiction totale avec l’objectif du TNP, les Iraniens regarderont de plus près l’article 10 du TNP. Que dit-il ? Que ‘Chaque Partie, dans l’exercice de sa souveraineté nationale, aura le droit de se retirer du Traité (avec un préavis de trois mois) si elle décide que des événements extraordinaires, en rapport avec l’objet du présent Traité, ont compromis les intérêts suprêmes de son pays’. Cette option (concession à l’Allemagne en son temps) qui a permis à la Corée du Nord de s’en échapper est un itinéraire qui pourrait en séduire d’autres…
Ben Cramer