Q : On a tendance à oublier à quel point les conflits armés ont façonné nos sociétés consuméristes, et ce dès la Première Guerre mondiale. En quoi les technologies militaires ont-elles eues et continuent-elles d’avoir un impact sur nos vies ?
B.C. : Comprendre, c’est raccrocher les wagons. Faire les associations qui s’imposent au risque de ‘penser l’impensable’. Ce n’est pas toujours évident certes, mais disons qu’on ne comprend pas grand’chose aux tragédies migratoires si on zappe le fait que l’Europe est la région du monde où l’on meurt le plus en tentant de franchir une frontière illégalement, comme l’expose un récent rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) écrit par Philippe Fargues, de l'Institut universitaire européen de Florence. On ne peut appréhender le maillage de nos territoires dont les aéroports si l’on oublie qu’un aéronef avait d’autres finalités au départ que de véhiculer de simples passagers assoiffés d’exotisme. On ne peut pas avoir une vision juste de la course à l’espace si l’on zappe le fait que le Pentagone a voulu procéder, dans les années 50, à un essai nucléaire sur la Lune ou ignorer que la course aux gadgets comme le Iphone a entraîné des millions de morts au Congo (RDC) pour exploiter le tantale…
Q. Outre l’impact environnemental des conflits armés, tu détailles minutieusement les effets dévastateurs de la militarisation en temps de paix . Quels sont-ils, et notamment pour un pays comme la Suisse ?
B.C. Puisque l’on m’interroge sur la Suisse, qui symbolise une posture plutôt pacifique ou pacificatrice, on ne peut s’empêcher de penser aux dégâts du plomb qui découle de la pratique systématique du tir auquel se conforme le milicien ; ou encore des munitions qui ont été enfouies dans des lacs ….
Les écologistes ont eu raison d’insister sur le fait que l’environnement est une victime des conflits. Ils ont aussi compris, à force, que l’environnement représentait un élément déclencheur des conflits. Mais l’histoire se complique parce que les dégâts ne peuvent plus être focalisés dans l’espace des théâtres d’opération. Le militaire imbibe le civil, le civil flirte avec le militaire et ces deux mondes participent à leur manière et à leur rythme à une danse macabre qui rythme la répartition internationale de la menace de mort. Ces phénomènes se propagent en ‘temps de paix’. La contradiction n’est qu’apparente dans la mesure ou la paix est squattée par une préoccupation majeure : les préparatifs de guerre. Les temps de guerre et de paix se recoupent ou/et se rejoignent. Ce n’est pas un complot ourdi par quelques amoureux de la gâchette ou nostalgique des boucheries d’antan. Non. C’est inhérent à un nouveau paysage, cette nouvelle configuration dans laquelle s’impose la confusion des genres. Le ‘switch’ ou bifurcation de certains Etats neutres au nord de notre continent (Finlande et Suède) est révélateur à cet égard.
Quelle décroissance militaire ?
Q - A l’heure de la multiplication des conflits armés (en 2024, le nombre de conflits dans le monde n’ayant jamais été aussi élevé que depuis 1946), une décroissance militaire, dans une perspective du maintien de la paix, malgré les quelques exemples que tu exposes dans ton ouvrage, semble plus qu’improbable…
B.C. : Ce constat sur la croissance des conflits m’incite à en poser une autre : d’où vient cet angle mort ? Comment se fait-il que les promoteurs de la décroissance, qui ont vanté le Degrowth avec les économistes du Club de Rome (1972) ont fait l’impasse sur le militaire ? Au nom de quelle idéologie a-t-on jugé légitime d’exclure l’armement de l’impératif de la décroissance ? De l’agenda de la sobriété ? Pourquoi cette omerta autour d’un secteur industriel qui subit (lui aussi) la dictature de l’accélération ? Et pourquoi, à la sortie de la guerre froide, nul n’a applaudi les apôtres de la reconversion ? Nul n’a osé vanter les bienfaits des ‘dividendes de la paix ?’(sauf en Europe où ce fut surtout un prétexte pour réduire l’aide au développement). Je crains que ce soit la manifestation d’une escroquerie intellectuelle dans la mesure où nos régimes économiques carburent (en France en tout cas) de par la croissance du complexe militaro-industriel. Il est bien identifié avec un secteur (dont l’alcool, les drogues, les jeux d’argent) qui fait partie des secteurs exclus des stratégies d'investissements responsables, en tout cas considérés comme tels par la Banque de France. ( !). A partir de là, quelles seraient les leçons à retenir ? A mon avis, nos indicateurs ne sont pas des outils utiles : par exemple, colporter l’axiome selon lequel la capacité de se défendre dépend du pourcentage de PIB consacré au budget d’armement est du grand n’importe quoi, qu’aucun économiste sérieux ne pourrait cautionner, sachant que les notions de ‘défense’ et de ‘dépenses’ sont sujettes à toutes sortes d’interprétation. Par exemple, l’Italie comptabilise les pensions des militaires comme dépenses militaires. Prenons le cas de la Grèce : elle consacre 2,85% de son PIB dont 36 % alloués à l’équipement. Cela devrait en faire un bon élève de l’OTAN, n-est-ce pas ? Sauf que l’essentiel de ses efforts est mobilisé non pas pour contrer une menace extérieure commune à l’Alliance atlantique, bref, pour dissuader la Russie mais… plutôt pour se protéger de la Turquie, membre comme elle de l’OTAN. Pour aggraver son cas, Athènes a fait savoir (août 2025) qu’elle ne souhaitait pas envoyer de troupes pour une éventuelle mission d’interposition en cas d’armistice entre la Russie et l’Ukraine.
Au-delà de ces critères plutôt déconcertants, désarmants, tentons de détecter nos failles : l’incapacité du ‘système’ de changer de curseur et sa propension à nous entraîner dans ces catastrophes qu’il est censé nous épargner. Prenons un exemple : les forces armées s’évertuent à nous faire croire qu’elles peuvent prendre en charge les missions relatives au chaos climatique …tout en sachant que l’empreinte carbone du bombardier F-35 (vendu aux forces aériennes helvétiques) est deux fois plus important que son prédécesseur le F-16. Prenons un autre exemple : nos experts du GIEC félicitent les ingénieurs ayant effectué le premier carottage au Groenland en 1966, - un bond en avant dans la science de la climatologie ; mais la démarche qui a permis ces trouvailles s’est inscrite dans un projet délirant d’édification du Camp Century (1958 – 1967), une base (U.S.) de 35 hectares au Groenland, creusée …grâce à des pelleteuses suisses et destinée à dissimuler la présence de missiles balistiques sous ce manteau de neige et de glace…
Q : Fairfield Osborn écrivait en 1948 que ‘l’humanité se trouvait engagée non pas en un mais en deux conflits de première grandeur […]. Cette autre guerre, c’est celle de l’homme contre la nature’. Cette guerre au vivant et in fine contre lui-même n’est-ce pas symptomatique de notre époque durant laquelle la quête de puissance passe avant toute autre considération, au point d’anéantir nos conditions même d’existence ?
BC ; Eh oui, en 1948, nul ne faisait mention encore de l’anthropocène. Le concept était inconnu au bataillon ; et rares étaient celles ou ceux qui avaient étalé au grand jour une hiérarchisation dans la destruction. N’oublions pas que la dimension environnementale de la sécurité n’apparait pas dans la Charte des Nations Unies de 45. Et l’auteure du ‘Printemps Silencieux’ n’avait pas encore livré ses secrets. Mais la citation de Fairfield Osborn devrait nourrir les manuels scolaires. Par civisme ou principe de précaution, ou les deux. Sans vouloir donner la moindre consigne, j’aimerais qu’on se dise, en tant que lecteur, que tout un chacun doit se méfier. Parce que, à force de nous blinder, nous sommes enclins à participer et à cautionner des stratégies d’autodestruction à l’instar de ces officiers paranos qui finissent par flinguer ce qu’ils sont censés défendre et protéger. Y compris dans l’accumulation, le surplus, la démesure. Et c’est là qu’intervient le vertige qui nous guette…ou nous habite ; et on peut se demander si nous, les humains, ne sommes pas en train de nous tromper d’ennemis….
Ben Cramer
Itw dans ‘Moins ! journal romand d’écologie politique, bimestriel, janvier-février 2025
