Dérèglements climatiques

Le pari perdu de Camp Century

Au service de l’OTAN - Pour confirmer la valeur stratégique de la colonie danoise aux premières heures de la guerre froide, l’implantation militaire états-unienne est renforcée en 1951. Dans le cadre de l’OTAN. Mais ce ‘traité de défense du Groenland’ de 1951 ne mentionne ni les missiles balistiques, ni le réacteur nucléaire portable, ni les bombes H…Evidemment.
En 1993, des documents déclassifiés de la U.S. Air Force révèlent que, pendant la majeure partie des années 1960, les bombardiers du Strategic Air Command (SAC) embarquant des armes nucléaires ont régulièrement survolé le Groenland. Or, ce territoire de plus de 2 millions de km² est soumis à l'interdiction danoise de toute présence d’armes nucléaires sur son territoire, selon un protocole mis en place dès 1957.
D’où les tractations entre Washington et Copenhague sur les responsabilités partagées qu’ont analysé des experts dont Hans Christensen.
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Cette implantation militaire se fait au détriment du peuple Inuit. Par exemple : pour accorder son feu vert à l’agrandissement de la base aérienne de Thulé, Copenhague ne prend pas la peine de consulter la population locale, représentée par le Conseil des chasseurs. En guise de consultation, le gouvernement danois ordonne en mai 1953 le transfert/déportation des autochtones de Thulé (les Inughuits), petite communauté inuite vivant de la chasse et de la pêche traditionnelles. Ses représentants au nombre de 187 sont contraints de quitter leurs terres millénaires pour s’exiler à Qaanaaq, à 150 kilomètres au nord. Ils ne recevront un dédommagement qu'en 1999.

 
Camp Century sans ‘Atoms for Peace’

En juin 1959 démarre, à 204 km au sud de la base de Thulé, la construction de Camp Century, à 1.290 kilomètres du Pôle Nord. Vingt quatre heures sur 24, en profitant du jour polaire, 150 à 200 hommes du U.S. Army Corps of Engineers (USACE ) sont à l'œuvre. Officiellement, il s’agit de faire vivre une communauté de scientifiques dédiée à la recherche sur le climat. Et pourtant ….
Camp Century représente la première étape du projet top secret ‘Iceworm, ‘Ver de glace’. Derrière cette façade, la base pionnière a pour raison d’être d’étudier la fonctionnalité sous la calotte glaciaire d'une rampe de lancement de missiles balistiques pour vitrifier l'URSS. Même si l’installation, y compris de son réacteur nucléaire ‘de poche’ avait été dévoilée dans les pages du magazine ‘The Saturday Evening Post’ dès 1960, l’existence de ce projet, y compris son volet nucléaire, ne sera finalement rendue publique qu’en 1997 par l’Institut danois des affaires internationales, un institut de recherche relevant du ministère danois des Affaires étrangères
Le Pentagone ambitionne de construire un complexe militaire d’environ 135.000 km2 (une superficie plus vaste que la Grèce) dans lequel pourraient stationner jusqu’à 11.000 soldats. Il est prévu d’y stocker 600 missiles balistiques Minuteman à tête nucléaire et de les faire circuler entre 2.100 silos dissimulés sous les glaces de l'Arctique, afin de brouiller les pistes du renseignement soviétique ; de préférence, avec l’ambition d’être indétectable ! Mais aucun missile ne sera finalement déployé sur la base.

Grand chantier et vestige de la guerre froide

Le creusement de la base sous-glaciaire, grâce à des déneigeuses ou ‘fraises à neige’ géantes acheminées depuis les Alpes suisses, n’est pas une mince affaire. Au total, 21 tunnels sont creusés, tous perpendiculaires à une "rue principale" de 335 mètres de long. Le "Palais des glaces" de 55 hectares comprend des quartiers d'habitation, une bibliothèque, des espaces de travail et de loisirs, un théâtre et une église. Les eaux usées sont déversées dans des fosses, dans l'espoir qu'elles seront congelées dans la cryosphère et disparaîtront à jamais des yeux et des nez de l'humanité.
Le chantier est alimenté en électricité par des groupes électrogènes diesel. Mais il va falloir faire mieux. Un réacteur à eau pressurisée de 2 mégawatts est donc transporté depuis Thulé en pièces détachées sur la calotte glaciaire et assemblé sur place, à Camp Century. Avec 20 kg d'uranium 235 enrichi à 93 %, le réacteur nucléaire démontable PM-2A (Portable Medium Power) est capable d’alimenter le camp pendant 2 ans et, par la même occasion, de remplacer la consommation annuelle de 1,5 million de litres de fioul par les groupes électrogènes. Au mois d’octobre 1960, le PM-2A conçu par l'American Locomotive Company (ALCO), commence à produire de l'électricité. Un réacteur nucléaire ‘de poche’ : une première mondiale !
Mais ce petit réacteur modulable, ancêtre des SMR, conçu et construit au milieu du 20ème siècle, fait peser sur les siècles à venir une menace sanitaire et environnementale, comme le constate Paul Bierman, professeur en sciences de l’environnement de l’université du Vermont, l’auteur de ‘When the Ice Is Gone. What a Greenland Ice Core Reveals About Earth’s Tumultuous History and Perilous Future’. (Ce que révèle une carotte de glace du Groenland sur l'histoire tumultueuse et l'avenir périlleux de la Terre).
La technologie atomique, radicalement innovante, est-elle rassurante ? Selon un rapport de Robin des Bois, les précautions imposées aux techniciens chargés d'introduire les barres de combustibles dans le cœur du réacteur sont presque inexistantes,

La fin d’une illusion et Camp Century en sursis

camp centuryIl va falloir déchanter : l’entretien du site s’avère laborieux, compliqué, voire absurde. Les charpentes des tunnels se déforment et s'effondrent sous la compression de la glace et de la neige de surface. Pour éviter l’effondrement de Camp Century, les ingénieurs-soldats doivent extraire de la base 40 tonnes de neige chaque semaine, et déblayer 120 tonnes en surface chaque mois. Les chemins de fer en acier rigide risquent de se déformer sous l’effet du mouvement de la glace ; les missiles peuvent donc basculer, et le réacteur nucléaire, relié à un réseau de tuyaux, d’évents et de conduits eux-mêmes en mouvement, est également menacé. Le programme ‘Iceworm’ apparaît donc de plus en plus intenable. Des divergences stratégiques au sein de l'armée et des problèmes techniques (déformation rapide des tunnels, difficulté des missiles à fonctionner correctement par – 20 °C ) conduisent le Secrétaire à la Défense McNamara, à annuler le projet en 1963. Ce fiasco est aussi la résultante de l’ignorance. Comme l’écrit Neil Shea, sur le site nationalgeographic.com, du 30 janv. 2025 : ‘Le projet Iceworm était voué à l’échec dès le départ, car les glaciers se comportent comme des êtres vivants. Ils glissent, rétrécissent, grandissent et s’écroulent, et il est impossible pour qui que ce soit de les en empêcher’.
Dans l'urgence, Camp Century est fermé durant l'été 1963. Au cours de l'été 1964, le cœur du réacteur est démonté et rapatrié aux Etats-Unis. Le camp est abandonné quatre ans plus tard. Mais rien n’est réglé pour autant…

La suite d’une série noire

Deux ans après la fermeture de Camp Century, un bombardier stratégique transportant des munitions nucléaires s’écrase près de la base aérienne de Thulé, rebaptisée depuis 2023 base spatiale de Pituffik. Malgré le crash sur la banquise, les quatre bombes H ne se déclenchent pas. En revanche, l’avion explose, entraînant la rupture et la dispersion des charges nucléaires, contaminant ainsi la neige alentour. Une grande opération de nettoyage est alors lancée. Les Inuits sont conviés à faire le ménage, bien qu’ils ne disposent pas des équipements de protection adéquats. Nombre d’Inuits vont mourir des suites de leur contamination. La fréquence des cancers parmi cette population va atteindre des taux records.

Les retombées environnementales de Camp Century

A partir de 1967, Camp Century est laissé à l’abandon. Complètement. Dans l’espoir que neige et glace ensevelissent la mémoire des lieux.
William Colgan, spécialiste du climat et des glaciers à l’Université York de Toronto explique au quotidien ‘The Guardian’ en septembre 2016 : à l’époque, dans les années 60, l’expression ‘réchauffement climatique’ n’avait même pas été inventée. ‘Ils (les ingénieurs) pensaient que la base ne serait jamais exposée. Mais le climat change, et la question est maintenant de savoir si ce qui est en bas, en-dessous, va s’y maintenir’. L'héritage de cette aventure aussi grandiose qu’éphémère est lourd de conséquences. Conformément à l'accord conclu entre les Etats-uniens et les Danois de la Commission (danoise) de l'énergie atomique, (chargée de superviser le démantèlement), tous les déchets solides sont éloignés du Groenland, placés dans des conteneurs en béton et immergés dans des sites prévus à cet effet dans l'Océan Arctique ou déposés dans des sites d'enfouissement aux Etats-Unis. Tous les déchets ?

L’avenir des déchets

Selon une étude menée par des universitaires du Canada, de Suisse, des Etats-Unis et du Danemark, 200.000 litres de diesel, 240.000 litres d'eaux usées, les eaux de refroidissement du réacteur, et 9.200 tonnes de déchets solides provenant de la dislocation des charpentes, des tunnels, des rails et des ateliers de maintenance, sont laissés à l’abandon. Selon les auteurs de l’étude, les déchets chimiques sont les plus préoccupants et notamment les PCB (PolyChloroBiphényles, connus sous le nom plus commercial de ‘pyralène’) particulièrement adaptés à l'utilisation en zone Arctique. Grâce à leur résistance thermique élevée et à leur faible inflammabilité, ces PCB - perturbateurs endocriniens, cancérogènes, persistants et bioaccumulables- sont utilisés dans les bases aériennes et dans les stations radar pour prévenir les incendies.
En 2016, la masse des déchets solides issus de Camp Century se concentre à 36 mètres de profondeur et la masse des déchets liquides autour de 65 mètres. A partir de 2090, à cause du réchauffement climatique, l'épaisseur de la calotte glaciaire va diminuer. Tôt ou tard, la réapparition des déchets (provisoirement) séquestrés dans la glace va provoquer, à la fois pour l'environnement et pour les populations animales et humaines, un fardeau supplémentaire issu des négligences du passé. La "soupe toxique" se dirigera lentement vers la baie de Melville ou ‘Melville Bay Wildlife Sanctuary’, un sanctuaire destiné à la protection des bélugas, narvals, phoques et ours polaires.

Les découvertes grâce au carottage

La vitrine scientifique du projet, dont la véritable teneur a été révélée par des responsables du Danemark dès 1997, a tout de même permis l’extraction de la première carotte de glace forée, étudiée aujourd’hui avec de plus en plus d’intérêt. Il ressort de ces données un aperçu plus clair d’un avenir où les quadrillions de litres d’eau douce actuellement enfermés dans la calotte glaciaire du Groenland pourraient fondre et être ‘libérés’ dans l’Océan.

Entre rêve mégalo et ignorance

Malgré toute la planification, personne n’aurait pu imaginer que les recherches scientifiques menées à Camp Century, dans le but de dissimuler les objectifs nucléaires ultimes (Iceworm) constitueraient le seul et unique héritage durable de Camp Century.

B.C. avec la documentation de l’association Robin des Bois